Raphaël Pichon, bâtisseur d’horizons
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De Pygmalion à l’Orchestre philharmonique de Berlin, du festival Pulsations aux Chemins de Bach : portrait d’un chef qui élargit progressivement son terrain de jeu.
Certains chefs se définissent par leur répertoire, d’autres par les institutions qu’ils dirigent. Raphaël Pichon s’est longtemps imposé par un ensemble : Pygmalion, fondé en 2006 alors qu’il n’a que vingt-deux ans — en partie à la suite d’un revers institutionnel, recalé au Conservatoire dans la classe de direction.
Ce geste d’indépendance dit déjà quelque chose sur le personnage. Plutôt que de s’intégrer dans les filières établies, il cherche à réunir chanteurs, instrumentistes et disciplines artistiques dans un projet commun, en redonnant au travail collectif une place centrale.
Avant de se consacrer à la direction, Pichon a d’abord été chanteur, notamment comme contre-ténor. Cette expérience marque durablement sa manière de conduire un orchestre — pensé moins comme une mécanique à organiser que comme une respiration collective, attentive au texte et à la ligne vocale.
En l’espace de vingt ans, Pygmalion s’est affirmé comme l’un des ensembles baroques les plus actifs de la scène européenne. Mais le parcours du chef s’est progressivement élargi (répertoire plus vaste, institutions d’une autre échelle, projets prenant des formes variées entre concert, opéra et formats hybrides…), avec une attention particulière portée à la dramaturgie musicale et à la respiration collective de l’orchestre.
Raphaël Pichon : la conquête des grandes scènes internationales
Le passage du monde des ensembles spécialisés à celui des grandes formations symphoniques ne va pas toujours de soi. Raphaël Pichon s’y est installé progressivement. Ses débuts au Festival de Salzbourg en 2018 avec l’Orchestre du Mozarteum avaient déjà montré sa familiarité avec ce répertoire.
En 2023, il dirige pour la première fois le Philharmonique de Vienne dans Les Noces de Figaro au Festival de Salzbourg, avec Sabine Devieilhe en Susanna et Léa Desandre en Chérubin. L’occasion de mesurer ce qui caractérise souvent son approche : faire chanter l’orchestre, lui faire respirer le texte plutôt que simplement l’exécuter. Une approche certainement héritée de son parcours de chanteur. Chez Pichon, l’orchestre est souvent travaillé comme un chœur élargi, attentif au phrasé et à la respiration du texte.
Outre-Atlantique, ses collaborations avec la Handel & Haydn Society de Boston ou l’Orchestra of St. Luke’s au Carnegie Hall ont confirmé cette évolution. La saison 2025-2026 marque une nouvelle étape, avec des débuts au Philharmonique de Berlin et à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, ainsi que plusieurs projets à l’Opéra national de Paris.
L’opéra comme dialogue : la fusion entre fosse et plateau
L’opéra occupe aujourd’hui une place importante dans l’activité de Pichon. Ses collaborations avec des metteurs en scène comme Simon McBurney ou Romeo Castellucci témoignent d’un intérêt marqué pour la dimension théâtrale de la musique.
Sa Flûte enchantée au Festival d’Aix-en-Provence en 2018 révélait déjà cette approche. La direction musicale y dialoguait étroitement avec la scène, la musique devenant l’un des moteurs dramaturgiques du spectacle. L’année suivante, le Requiem de Mozart présenté avec Castellucci prenait la forme d’une méditation scénique entre concert et rituel.
Le dialogue avec Castellucci s’est poursuivi en 2024 à l’Opéra national des Pays-Bas avec Lacrime di Eros. La même année, à Aix-en-Provence, Pichon dirige la reconstitution de Samson, opéra perdu de Rameau sur un livret de Voltaire, dans une mise en scène de Claus Guth.
À l’Opéra-Comique, autre lieu important de son parcours, il dirige notamment Lakmé de Delibes en 2022, Fidelio de Beethoven ou L’Autre Voyage, création scénique autour de Schubert imaginée avec Silvia Costa.
Déplacer les lignes : la musique hors les murs
Parallèlement à ces engagements institutionnels, Pichon développe plusieurs projets qui déplacent la musique hors de ses cadres habituels.
En 2020, il crée à Bordeaux le festival Pulsations, pensé comme un espace d’expérimentation artistique mêlant disciplines et lieux atypiques. Un Requiem allemand de Brahms (Choc Classica), mis en espace par Jochen Sandig dans la Base sous-marine de Bordeaux, y transformait l’écoute de l’œuvre en expérience immersive.
En 2024, il lance également Les Chemins de Bach, projet réalisé avec Arte et France Musique. Musiciens et caméras y retracent à pied et à vélo le voyage de près de quatre cents kilomètres effectué par le jeune Johann Sebastian Bach entre Arnstadt et Lübeck pour entendre Dieterich Buxtehude.
Cette attention à Bach n’est pas anodine. Le compositeur constitue l’un des centres de gravité de son travail : cantates, Passion selon saint Matthieu, motets ou Messe en si jalonnent l’activité de Pygmalion et révèlent l’importance qu’il accorde à la dimension spirituelle et dramatique de cette musique.
Une discographie de parcours : relier les époques
La discographie que Pichon construit chez Harmonia Mundi reflète cette approche par projets. Les albums sont souvent pensés comme des parcours musicaux reliant différentes époques ou différents imaginaires.
Avec le baryton Stéphane Degout, il imagine ainsi Enfers (2018) et Mein Traum (2022), deux programmes qui explorent les correspondances entre le théâtre baroque et le romantisme allemand. D’autres parutions prolongent son travail autour du répertoire sacré de Bach mais aussi les Vêpres de Monteverdi.
Comme beaucoup de musiciens de sa génération, Pichon ne s’est pourtant pas construit uniquement dans le répertoire classique. Adolescent, il cite volontiers l’album OK Computer de Radiohead parmi les disques qui l’ont marqué, fasciné par la manière dont le groupe britannique repoussait les formes traditionnelles de la chanson et mêlait différentes textures sonores.
À travers sa curiosité et ses projets multiples — concerts, opéra, explorations hors les murs et enregistrements — Raphaël Pichon poursuit une même idée : maintenir ces répertoires en mouvement. Non comme un patrimoine figé, mais comme une matière vivante, toujours susceptible d’être repensée.





