Le Requiem allemand de Brahms entre hédonisme et austérité

Published On: 9 janvier 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Œuvre sans dogme ni liturgie, Un Requiem allemand de Brahms n’en finit pas de dérouter les interprètes. Entre consolation terrestre et méditation métaphysique, théâtre humaniste et rigueur spirituelle, la partition peut appeler des lectures contrastées. Une nouvelle illustration avec Raphaël Pichon et Hans-Christoph Rademann qui livrent deux visions opposées : l’une lumineuse et incarnée, l’autre austère et intériorisée. Confrontation entre deux façons d’envisager le sacré chez Brahms.

Après ses étonnants mais composites albums Rheinmädchen et Mein Traum, Raphaël Pichon quitte de nouveau le répertoire baroque dans lequel il s’est fait une réputation d’excellence pour aborder avec le Requiem de Brahms, l’un des sommets du romantisme allemand. Sa lecture, à la fois scintillante et incarnée, équilibre magnifiquement les pupitres et les couleurs, creusées et contrastées, du plus sombre au plus lumineux, dans une vision presque profane, terrienne sans doute, mariant idéalement théâtre et humanisme fervent.

Radieuse profession de foi et d’espérance bien plus que méditation sur les vanités de l’existence terrestre, son Requiem avance avec un naturel confondant, sensible plus que sensuel, selon la fluidité et le balancement naturel du texte (noter la saisissante pulsation de « Denn wir haben hie keine bleibende Statt »), sans surlignage excessif du sens, mais avec une stupéfiante différentiation des affects.

Le rayonnement de Raphaël Pichon

Le fouillé des textures magnifie les subtilités chambristes de l’orchestre de Brahms, les disjoignant pour, paradoxalement, obtenir une unité centrifuge qui évoque la force expansive d’une déflagration. Le modelé plastique des interventions de Stéphane Degout, d’une sobre autorité, répond à l’angélisme un rien monochrome de Sabine Devieilhe, dans un dialogue subtilement nervuré avec un chœur irréprochable, à l’éventail dynamique considérable, qui arde avec un bonheur et une jubilation constants les grandes polyphonies fuguées ou les figurations archaïsantes.

Aucune version récente n’a atteint une telle évidence dans le rayonnement, fort inhabituel, dans une œuvre que la tradition a vouée aux nébulosités et à la contrition, à l’exception de l’inattendu Harding chez le même éditeur (2018, Classica n° 217), qui, à qualités égales, voire supérieures (Görne en soliste, le chœur de la Radio suédoise) creuse et verticalise encore davantage.

Hans-Christoph Rademann plus sévère

Hans-Christoph Rademann, l’un des grands chefs de chœur actuels, pâtit à l’évidence d’un tel voisinage. C’est injuste, car sa conception, aux antipodes de celle de Pichon, ramène bien davantage à la filiation Schütz-Bach qui a inspiré Brahms. Il donne ici plutôt, avec beaucoup d’humilité, une succession de motets luthériens d’une spiritualité dense voire austère en une dramaturgie aussi abstraite et intellectuelle que celle de Pichon est hédoniste. Le mystère, le doute, voire la terreur plongent dans une ombre sinistre et parfois grinçante toute la première partie, sorte d’oraison funèbre ou de memento mori, suivie d’une vraie danse de mort (l’étrange pulsation claudicante de « Denn alles Fleisch, es ist wie Gras ») avant que la lumière ne se résolve progressivement en couleurs apaisées, l’angoisse ne cédant que difficilement, et sans éclat, à la promesse de la félicité.

Mais le modelé et la transparence du chœur, la précision des gradations dynamiques, l’audacieuse gestion interne des tempi et l’équilibre global avec un orchestre un rien trop tenu sont d’un grand musicien. Hélas, Katharina Konradi, correcte sans plus, reste trop prosaïque dans son solo et l’excellent Krimmel, que le micro maintient en retrait, semble trop bridé pour faire valoir ses qualités de diseur. Prise de son radiographique, dans une perspective vaste mais plus reculée que celle de Pichon, ce qui évite les effets de loupe sur les solistes de ce dernier, parfois gênants.

CHOC Classica

  • Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
  • Œuvre : Un Requiem allemand
  • Interprètes : Sabine Devieilhe (soprano), Stéphane Degout (baryton), Pygmalion, Raphaël Pichon (direction)
  • Label : Harmonia Mundi HMM 902772 (1 CD)
  • Année d’enregistrement : 2024
  • Durée  : 1 h 05 min
  • Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
  • Œuvre : Un Requiem allemand
  • Interprètes : Katharina Konradi (soprano), Konstantin Krimmel (baryton), Gaechinger Cantorey, Orchestre philharmonique de Luxembourg, Hans-Christoph Rademann (direction)
  • Label : Accentus Music ACC30676 (1 CD)
  • Année d’enregistrement : 2025
  • Durée  : 1 h 05 min

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