Edvard Grieg, l’orfèvre du Nord
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Souvent résumé à Peer Gynt ou à son célèbre Concerto pour piano en la mineur, Edvard Grieg revient cet été à l’affiche, notamment au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron. Son œuvre révèle pourtant un musicien plus secret, capable de faire tenir un monde entier dans quelques pages de musique.
Bergen, au milieu du XIXe siècle. Un jeune homme arpente les quais du port et respire cette odeur mêlée de sel et de poisson séché qu’il dira plus tard reconnaître dans sa propre musique. Edvard Grieg est né ici, en 1843, dans une famille bourgeoise et cultivée. Son oreille se forme ici, au contact de cette lumière, de ce climat et de ces paysages.
Pourquoi Grieg a refusé les grandes formes symphoniques
À quinze ans, sur les conseils du violoniste Ole Bull, Grieg part étudier au Conservatoire de Leipzig, haut lieu de l’académisme allemand. Il y découvre Schumann, qu’il admirera toute sa vie, mais l’enseignement rigide l’ennuie profondément. Il en ressortira, dira-t-il avec son ironie coutumière, « aussi stupide qu’à son entrée ».
Cette allergie au systématisme le poursuit. Lorsque le compositeur danois Niels Gade l’encourage à écrire une symphonie, Grieg s’exécute, puis renie la partition et barre la page de garde d’une mention sans appel : « Ne jamais jouer ». Aux grandes cathédrales sonores, il préfère la simplicité.
« Des artistes comme Bach et Beethoven ont érigé des églises et des temples sur les hauteurs. Je voulais construire, dans les vallées, des demeures pour les hommes, dans lesquelles ils puissent se sentir chez eux et heureux. » — Edvard Grieg.
Comment la Norvège façonne la musique de Grieg
Pour composer, Grieg fuit les villes. Il s’isole dans une cabane minuscule à Lofthus, face aux eaux sombres du Hardangerfjord et aux glaciers étincelants de Folgefonna. De cette contemplation solitaire naissent des harmonies inspirées du Hardangerfele, le violon traditionnel à cordes sympathiques. Le fameux « motif Grieg », une seconde mineure suivie d’une tierce majeure descendante, en est issu : quelques notes à peine, mais qui concentrent toute la mélancolie du Grand Nord.
Grieg est souvent décrit comme un panthéiste de la musique, captant la topographie et la rudesse du climat scandinave plutôt que ses grands récits. L’amitié fulgurante nouée avec le jeune compositeur Rikard Nordraak, mort à vingt-trois ans, agit comme un déclic. Avec lui naît l’urgence d’une musique proprement norvégienne, émancipée du modèle allemand.
Ses soixante-six Pièces lyriques pour piano, composées par cahiers tout au long de sa vie, du premier Arietta aux ultimes Souvenirs, forment une sorte de journal intime : quelques minutes suffisent à chacune pour installer un climat entier, une lumière, un état d’âme. Grieg possède l’art rare de dire beaucoup en peu de notes.
Une fragilité au cœur de son langage musical
L’art de Grieg ne se comprend pas sans son corps. Dès 1860, une pleurésie doublée d’une tuberculose lui détruit un poumon et déforme sa colonne vertébrale. Cet homme frêle et hypersensible gardait sur sa table de chevet un troll en peluche et un petit cochon porte-bonheur, et caressait avant chaque concert une grenouille en caoutchouc glissée dans sa poche. Rien, chez lui, du geste héroïque : même le Concerto pour piano, sa page la plus jouée, reste tourné vers l’intérieur.
Le drame frappe directement sa vie privée : sa fille unique, Alexandra, meurt alors qu’elle a seulement un an, d’une inflammation cérébrale. Grieg le confiera à son biographe : « Je suis tombé amoureux d’une jeune fille avec une voix merveilleuse […]. Elle a été pour moi… la seule véritable interprète de mes chansons. » Ses lieder, écrits pour elle, restent l’un des pans les moins connus de son catalogue. Plus tard, à l’automne 1875, le décès successif de ses deux parents le plonge dans une profonde dépression dont l’ombre traverse l’immense Ballade en sol mineur, op. 24.
Peer Gynt, entre succès mondial et malentendu
L’œuvre qui rend Grieg mondialement célèbre est aussi celle qui a longtemps réduit son image à celle d’un compositeur pittoresque : la musique de scène pour le Peer Gynt d’Ibsen. Lui-même exécrait le mouvement « Dans l’antre du roi de la montagne », écrivant à son ami Frants Beyer que ce morceau : « pue la bouse de vache, le nationalisme norvégien exagéré et l’autosatisfaction des trolls ! ».
Claude Debussy lui-même, pourtant influencé par Grieg, décrira sa musique avec une condescendance affectueuse comme « un bonbon rose fourré de neige ». Sous ce vernis folklorique repris depuis par Fritz Lang au cinéma ou par des musiciens comme Duke Ellington et The Who, se cache pourtant un modernisme réel : quintes à vide, chromatismes inédits, qui anticipent l’impressionnisme.
Ravel s’en souviendra jusqu’à la fin de sa vie. De passage à Oslo en 1926, il confiera qu’« aucun compositeur ne me paraît plus proche [de la génération française], si ce n’est Debussy », avant d’ajouter ailleurs n’avoir « jamais écrit une page qui ne soit pas influencée par Grieg ».
Une conscience politique
Malgré son goût de l’isolement dans sa villa de Troldhaugen, construite en 1885, Grieg n’était pas homme à se taire. En 1899, révolté par l’affaire Dreyfus, il annule un concert à Paris et écrit au chef d’orchestre Édouard Colonne :
« Je suis indigné de voir le mépris avec lequel on traite la justice dans votre pays, de sorte que je me trouve dans l’impossibilité d’entrer en relations avec un public français. »
La presse d’extrême droite française le couvre alors d’insultes ; le compositeur l’assume sans ciller. La rupture ne sera toutefois pas définitive. Quatre ans plus tard, en avril 1903, le maître consent à revenir à Paris pour y diriger ses œuvres au théâtre du Châtelet. Accueilli d’abord par les cris hostiles d’une partie de la salle (« À la porte ! Des excuses ! »), le musicien fait face ; le tumulte s’apaise rapidement et le concert s’achève sous un tonnerre d’applaudissements.
Grieg s’éteint en septembre 1907, épuisé par les tournées et la maladie. Trente à quarante mille personnes suivent ses funérailles à Bergen. Ses cendres sont scellées dans la roche d’une falaise dominant son fjord bien-aimé, tandis que résonne la marche funèbre qu’il avait écrite quarante ans plus tôt pour Nordraak.
Encadré : Quel est l’héritage d’Edvard Grieg ?
Réduire Edvard Grieg à un simple compositeur national serait une erreur. Son véritable héritage tient à la brèche qu’il a ouverte : celle d’une musique profondément enracinée et pourtant universelle. En faisant du folklore une matière de création vivante plutôt qu’un simple ornement, il a montré qu’une identité locale pouvait parler au monde entier. Une voie que suivront ensuite Béla Bartók, Jean Sibelius, Manuel de Falla et plusieurs générations de compositeurs nordiques.
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