Hans Werner Henze, le titan inclassable

Published On: 3 juillet 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

À l’occasion du centenaire de sa naissance, le 1er juillet 2026, retour sur l’itinéraire d’un géant inclassable de la musique du XXe siècle : trop lyrique pour l’avant-garde, trop moderne pour les conservateurs, trop libre pour entrer durablement dans une case.

Donaueschingen, 1957. Dans ce haut lieu de l’avant-garde européenne, le lyrisme assumé des Nachtstücke und Arien, cycle orchestral et vocal de Hans Werner Henze, irrite une partie des modernistes les plus doctrinaires. Le compositeur ne s’en émeut guère. Il a déjà choisi sa voie : construire, à rebours des dogmes, une musique où la modernité n’exclut ni le chant, ni le drame, ni le plaisir sonore. À l’heure du centième anniversaire de sa naissance, ce choix résonne aujourd’hui avec une singulière actualité, et dit aussi quelque chose de nos oublis.

Alors que Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen ou Luigi Nono ont durablement imprimé leur nom dans le récit de l’avant-garde européenne, Henze reste paradoxalement moins visible en France, où son décès en 2012 y passa « relativement » inaperçu. Son catalogue est pourtant colossal : une trentaine d’opéras, dix symphonies, d’innombrables ballets et œuvres de chambre. Un continent musical que ce centenaire invite à redécouvrir, moins par devoir de mémoire que pour la capacité d’une œuvre à dire quelque chose d’essentiel sur ce qu’un compositeur peut exiger de lui-même et du monde.

Les cicatrices de la guerre et la rupture avec le dogme de Darmstadt

Pour comprendre Henze, il faut revenir à sa jeunesse westphalienne. Né en 1926 à Gütersloh, il grandit dans l’Allemagne nazie, enrôlé de force dans les Jeunesses hitlériennes, tandis que son père, instituteur rallié au parti, meurt sur le front de l’Est. Ces années forgent en lui une haine viscérale du fascisme et une culpabilité nationale qui ne le quitteront plus. « Tout ce que les fascistes persécutent et haïssent est beau pour moi », dira-t-il plus tard. Cette blessure morale irrigue toute l’œuvre, jusqu’à la Neuvième Symphonie (1997), fresque chorale dédiée aux héros et martyrs de l’antifascisme allemand.

Formé dans le bouillonnement de l’après-guerre, il étudie d’abord la composition auprès de Wolfgang Fortner à l’Institut de musique religieuse de Heidelberg. Il fréquente ensuite les cours d’été de Darmstadt, laboratoire de la modernité musicale européenne où se forge l’avant-garde de l’après-1945, et s’y initie au sérialisme et à la technique dodécaphonique auprès de René Leibowitz. Mais son tempérament résiste très vite au dogme. Trop lyrique pour les apôtres de la modernité radicale, trop audacieux pour les conservateurs, Henze n’appartient à aucune chapelle. Theodor Adorno lui reproche une musique qu’il juge « pas assez chaotique ». La rupture avec le cercle de Darmstadt devient alors inévitable.

1953 : l’exil italien comme renaissance

L’année 1953 est décisive. Étouffant dans le climat homophobe de l’Allemagne de l’Ouest, Henze s’installe en Italie, d’abord sur l’île d’Ischia, puis dans la région de Rome. Ce déplacement est une triple libération : intime, esthétique, politique.

L’Italie lui offre la lumière méditerranéenne, le bel canto, la théâtralité et un réseau de collaborateurs d’envergure : le chorégraphe Frederick Ashton, Luchino Visconti, la poétesse Ingeborg Bachmann, les écrivains W. H. Auden et Chester Kallman. Dans ce milieu fécond, sa conviction se consolide, la musique n’est pas une pure abstraction. Elle est charnelle, dramatique, inséparable de la scène et du corps en mouvement.

Son écriture est celle d’un compositeur de la couleur et du désir. Il aime les masses orchestrales chatoyantes, les timbres mouvants, les lignes vocales amples épousant les tensions du texte. Henze pense au-delà de la musique, intégrant dans son approche la scène, le texte, une image. Cette conception trouve un prolongement naturel dans le cinéma, notamment avec Alain Resnais, dont il signe la partition de L’Amour à mort (1984). Là où une partie de l’avant-garde cultivait l’ascèse et la rupture, Henze revendiquait une musique sensuelle, théâtrale, traversée par le souffle du chant, sans jamais renoncer à l’exigence formelle.

L’opéra reste néanmoins le cœur de son œuvre. Avec Boulevard Solitude (1952), réécriture dodécaphonique et jazzistique de Manon Lescaut, puis Elegy for Young Lovers (1961) et l’immense Les Bassarides (1966), inspiré de la tragédie grecque d’Euripide, Henze s’impose comme l’un des rares compositeurs capables de faire vivre ce genre au XXe siècle. Les Bassarides en sont peut-être l’illustration la plus saisissante : une puissance dramatique et orchestrale qui ne sacrifie jamais la ligne vocale à la masse, ni l’émotion à la construction. Son écriture, volontiers « syncrétique », marie le vérisme italien à l’expressionnisme allemand, le néoclassicisme de Stravinsky aux acquis du sérialisme.

Le Radeau de la Méduse et Montepulciano : l’art comme arme de résistance

Ce confort méditerranéen n’éteint pas ses convictions. Hambourg, décembre 1968 : la création du Radeau de la Méduse, oratorio dédié à la mémoire de Che Guevara, où les naufragés du tableau de Géricault deviennent une allégorie des peuples exploités, tourne au scandale politique. Des étudiants déploient un portrait du révolutionnaire argentin sur scène, les chœurs refusent de chanter, la police intervient. Henze ne recule pas. Il part séjourner à Cuba, où il compose sa Sixième Symphonie (1969) et El Cimarrón (1969-1970), œuvre dénonçant l’esclavage à travers l’histoire véridique d’un fugitif cubain. Il se heurte rapidement aux contradictions et à l’autoritarisme du régime castriste, mais conserve intacte sa solidarité envers les opprimés.

En 1976, il fonde à Montepulciano le Cantiere Internazionale d’Arte, festival réunissant musiciens de renommée internationale, amateurs locaux et enfants du village. Manière concrète d’incarner ce qu’il répète inlassablement : la musique appartient à tout le monde, ou elle ne vaut rien.

Le legs d’une polyphonie humaniste

Lors des répétitions de sa Dixième Symphonie (1997-2000), Simon Rattle lui demanda quelles voix orchestrales il souhaitait voir mises en avant dans les passages polyphoniques d’une complexité vertigineuse. Henze répondit : « Toutes, Simon, je veux toutes les entendre. »

Rarement une phrase aura aussi bien résumé une œuvre. Chez Henze, aucune voix ne doit être sacrifiée, ni dans l’orchestre, ni dans le monde. Cent ans après sa naissance, une chose demeure frappante : un grand compositeur n’est pas seulement celui qui invente des formes nouvelles, mais celui qui nous apprend à entendre davantage. Un héritage qui continue de résonner aujourd’hui, puisque le Festival d’Aix-en-Provence propose en juillet trois représentations du rarissime El Cimarrón.

Conseils de lecture

Hans Werner Henze

  • Auteur : Jérémie Bigorie
  • Éditeur : Bleu Nuit Éditeur
  • Nombre de pages : 176 pages,
  • Prix : 25 €

Hans Werner Henze, la musique toujours recommencée

  • Auteur : Philippe Torrens
  • Éditeur : Minerve
  • Nombre de pages : 248 pages
  • Prix : 24 €

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