Aviel Cahn est directeur général du Grand Théâtre de Genève depuis 2019. Il le quittera en 2026 pour prendre les rênes du Deutsche Oper Berlin. Il répond pour nous à l’épineuse question : est-on allé trop loin en mise en scène d’opéra ?

Aviel Cahn ©Nicolas Schopfer

Crédit photo : Nicolas Schopfer

Un théâtre n’est pas un musée, et l’opéra est un art vivant, qui évolue, qui se recrée sans cesse. Au XVIIIe siècle, les interprètes et le public ne vivaient pas comme nous. Quand nous jouons une œuvre du passé, ce sont des artistes d’aujourd’hui qui le font pour le public d’aujourd’hui. Je réfléchis quand je choisis les metteurs en scène, je peux ensuite discuter avec eux et les accompagner, mais c’est eux qui ont le dernier mot ; le directeur n’intervient que si un spectacle dépasse les limites de ce qui est juridiquement acceptable. Et je fais en sorte d’engager des chanteurs qui ont l’ouverture d’esprit nécessaire (de toute façon, même sur les spectacles plus traditionnels, il y en a parfois qui se plaignent).

Des productions dont on discute encore

Pour moi, qu’une mise en scène soit plutôt classique ou ultramoderne, l’essentiel est de savoir si elle est bonne ou mauvaise, et peu importe que les protagonistes portent des costumes historiques ou qu’ils se promènent sur la lune. Une mise en scène doit être intelligente et forte, émouvoir le public et l’inciter à la réflexion. Quand j’étais à la tête d’Opera Vlaanderen, un spectateur m’a confié : à la maison, on discute encore de telle production que nous avons vue il y a un an. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait. Si vous sortez de la représentation en disant simplement « Que c’était beau ! », vous risquez fort de l’oublier très vite. L’art n’est pas fait que pour plaire, et selon moi, l’opéra est de l’art, pas du divertissement.

Ce qui n’empêche pas que l’on puisse proposer des esthétiques très différentes au cours d’une même saison : je n’aime pas le purement décoratif, mais tous les spectacles n’ont pas forcément un contenu politique intense. Difficile de faire du Barbier de Séville une étude sur le capitalisme et le communisme, par exemple. En revanche, pour rester chez Rossini, L’Italienne à Alger permet d’évoquer des questions qui touchent à l’actualité. Et même si Bellini ne connaissait évidemment pas Freud, nous pouvons faire de La Somnambule une lecture psychanalytique. Nous ne sommes plus en 1830, ni même en 1950. Le Nabucco monté à Genève en juin dernier par Christiane Jatahy a remporté un immense succès, à guichet fermé et avec standing ovations tous les soirs, même s’il n’avait rien à voir avec ce que les spectateurs conservateurs pouvaient attendre. La seule chose que vous ne verrez pas dans un théâtre que je dirige, c’est l’opéra comme on l’envisageait au temps de mes grands-parents.