Les uns hurlent au scandale, les autres crient au génie. On dénonce les « réinterprétations radicales », « la violence, le sadomasochisme, la pédophilie, la nudité », le « mauvais goût » qui envahiraient les scènes d’opéra. Les metteurs en scène sont-ils allés trop loin ? Le ténor Cyrille Dubois prend la parole pour alimenter le débat.

Cyrille Dubois ©Jean-Baptiste Millot

Crédit photo : Jean-Baptiste Millot

Je ne tiens pas à être catégorisé comme un défenseur acharné des mises en scène traditionnelles. Ce qui guide ma réflexion, c’est plutôt le souci d’assurer la pérennité du genre lyrique. Le public des salles n’est pas constitué que de gens qui assistent à leur cinquantième Traviata ou leur soixantième Tosca. La majorité des spectateurs, lorsqu’ils vont à l’opéra, veulent sortir des affres du quotidien. Aujourd’hui, grâce aux possibilités dont nous disposons (à commencer par la vidéo, et tous les autres moyens techniques qui n’existaient pas à l’époque où la plupart des opéras ont été écrits), nous pourrions proposer des spectacles magiques, qui laisseraient le public ébloui. C’est ce que savent très bien faire certaines formes de divertissement « populaire ». À l’opéra, la pauvreté des décors et des costumes m’attriste souvent. Une table et trois chaises éclairées par des néons, ça ne fait rêver personne, même si l’on peut faire des choses très épurées et très belles.

De nouveaux opéras pour les problématiques de notre époque

Je comprends le besoin qu’a l’art de questionner son temps, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. À force de trop réinterpréter les œuvres du passé, de s’extraire complètement de l’imaginaire du librettiste et du compositeur pour raconter des histoires qui n’ont aucun rapport, on en vient à dénaturer l’œuvre. L’opéra un art vivant, qui doit évoluer, mais alors, le processus créatif devrait accompagner des œuvres de notre temps : au lieu de prendre comme prétexte des partitions qui ont traversé les siècles, créons donc de nouveaux opéras, pour explorer les problématiques de notre époque ! On s’autorise parfois avec les livrets des choses que l’on n’imaginerait pas de faire avec la musique. Même lorsque l’on choisit différentes versions validées par le compositeur lui-même, le travail repose toujours sur un matériel préexistant. Alors que si les metteurs en scène vont à rebours de l’intrigue, on perd le public qui ne va pas au spectacle trois soirs par semaine. Je pense toujours à la personne qui vient pour la première fois à l’opéra, qu’il faudrait séduire d’emblée.

Un moindre mal

Désormais, au bout d’une quinzaine d’années de carrière, la relative notoriété que j’ai atteinte me permet de dire non. Les maisons d’opéra qui revendiquent une orientation exclusivement moderniste, je sais que ce n’est pas pour moi. Même quand l’équipe musicale est alléchante, je refuse de (re)travailler avec certains metteurs en scène, parce que je sais que le processus de création sera un cauchemar, et que j’irai chaque jour aux répétitions à reculons. C’est un sacrifice, mais qui me paraît préférable si j’estime que leur travail fait du mal à ce qui me paraît nécessaire pour la pérennité de l’opéra. Je regrette d’ailleurs que les artistes ne soient pas associés très en amont au processus créatif. Au moment où une production est conçue, les attentes des chanteurs pourraient être écoutées, mais ce n’est jamais le cas. Et plutôt que de rechercher le buzz, la nouveauté à tout prix, les directeurs de maisons d’opéra devraient écouter les réactions du public, qui est seul juge en fin de compte. L’opéra doit être un art qui rassemble, et les théâtres ne doivent pas entretenir l’idée que l’opéra est un art élitiste.

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