Quand l’ONU se remplit de musique…
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De la Neuvième de Beethoven aux musiques du monde, que disent les concerts de l’ONU de sa vision du monde ? Derrière ces choix artistiques se dessine une véritable diplomatie culturelle. Frédéric Ramel, professeur des universités en science politique à Sciences Po Paris, en propose une lecture politique et historique.
« Le chemin de Beethoven dans sa Neuvième symphonie est aussi le chemin suivi par les auteurs du Préambule de la Charte. » Ces mots sont prononcés par le Secrétaire général des Nations Unies Dag Hammarskjöld lors d’un concert tenu dans l’enceinte même de l’institution, à New York. La Charte, c’est celle de San Francisco qui porte constitution de l’ONU… Prendre une œuvre musicale pour en faire un modèle d’inspiration politique, voilà qui n’est pas commun.
Cette référence à la musique se révèle pourtant assez constante depuis la mise en place de l’institution. Dag Hammarskjöld en a été l’un des fondateurs. Très inspiré par les arts, il considère que les Nations Unies se doivent d’inventer de nouvelles formes politiques à l’instar des créations esthétiques. Au milieu des années 1950, il engage des travaux afin d’installer une scène au cœur de l’Assemblée générale des Nations Unies. Tous les 24 octobre, jour de l’entrée en vigueur de la Charte de San Francisco, celle-ci se transforme en salle de concert.
Le département de l’Information du Secrétariat général organise cette performance en lien avec un État parrain qui contribue à la sélection des artistes de son pays et au financement. Un rite musical voit ainsi le jour : le temps d’une soirée, tensions et oppositions se taisent afin de laisser place à la musique. Mais de quelle musique s’agit-il ?

Frédéric Ramel, professeur des universités en science politique à Sciences Po Paris
« L’organisation semble se rapprocher d’une conception latérale de l’universel »
Pour la journée annuelle des droits de l’homme, l’ONU privilégie les musiques traditionnelles de tous les continents. Lors de la journée annuelle de l’organisation, la musique classique occidentale se voit à l’honneur. Cette répartition des genres musicaux témoigne de choix symboliques. En célébrant la diplomatie multilatérale à partir d’un patrimoine musical resserré, celui de l’Occident, l’universel se chante à partir d’un surplomb.
Avec le premier mandat de Kofi Annan en 1997, la programmation évolue. Elle s’ouvre aux musiques traditionnelles ainsi qu’aux musiques de variétés issues de différents pays. L’organisation semble se rapprocher d’une conception latérale de l’universel : à savoir travailler à la reconnaissance d’une pluralité de chemins, in situ sensoriels et acoustiques, vers l’universalité. L’analyse des répertoires, des orchestres et ensembles invités ainsi que des États parrains depuis les années 1950 offre ainsi plusieurs regards sur l’ONU.
« Entre 1954 et 1997, (…) parmi les compositeurs les plus joués, Beethoven, Brahms et Tchaïkovski arrivent en tête »
Entre 1954 et 1997, le répertoire privilégié correspond à celui des musiques instrumentales du XIXe (romantisme) et du premier XXe siècle. La Neuvième de Beethoven, dans son intégralité ou uniquement avec son mouvement final comprenant l’Ode à la joie, se voit la plus interprétée (9 reprises). Parmi les compositeurs les plus joués, Beethoven, Brahms et Tchaïkovski arrivent en tête.
De manière contre-intuitive, les musiques de la période classique (XVIIIe siècle) et baroque (mi-XVIIe – mi-XVIIIe siècle) suscitent moins d’intérêt que la musique contemporaine. Mettre en avant des œuvres récentes voire commanditer de nouvelles pièces pour les Nations Unies elles-mêmes apparaît clairement lors de cette première période. Le Secrétaire général U Thant se tourne ainsi vers Benjamin Britten – Voices for Today (1965) -, Krzysztof Penderecki – Cosmogony. Knoledge from the orignes of the universe (1970), ou encore Pau Casals – Hymne pour les Nations Unies (1971).
En découvrant que Dag Hammarskjöld avait composé des haikus (poèmes japonais en dix-sept syllabes), le chef d’orchestre Seiji Ozawa demande à trois compositeurs contemporains, Kei Anjo, Toshi Ichiyanagi et Naozumi Yamamoto, de produire une œuvre intitulée Three Spaces. Ten, Chi, Jin (Terre, ciel, humanité) créée le 24 octobre 1974.
La décolonisation n’influe guère la programmation et les compositeurs des pays du Sud n’intègrent ces performances qu’à partir du moment où ils empruntent des formes esthétiques occidentales. Bien qu’elles reflètent une première vague de décentrement en s’appuyant sur motifs, mélodies voire instruments des patrimoines indiens ou latino-américains, les musiques du brésilien Heitor Villa-Lobos ou du mexicain Carlos Chavez se révèlent associées à ce répertoire.
« Kofi Annan infléchit de façon notable la programmation »
Animé par une volonté de rendre les Nations Unies plus proches des peuples, Kofi Annan infléchit de façon notable la programmation. Il intègre des ensembles venus du Sud. Il élargit les répertoires à d’autres styles. La scène de l’Assemblée générale accueille ainsi des œuvres non occidentales. Leur sélection s’apparente à un geste politique lorsque le 24 octobre 2001, un groupe pakistanais de rock soufi fait résonner ses chansons, aux antipodes des préceptes djihadistes qui codifient les usages de la musique.
Cette sélection pousse également les petits États insulaires au premier rang afin de susciter une sensibilisation aux changements climatiques. En 2023, le royaume des Tonga en partenariat avec deux ONG et le soutien d’autres États monte The Environmental Symphony. A Movement d’Allan Zavod. La musique occidentale classique ne disparaît pas. Elle prend une place moins saillante. L’ambition consiste à privilégier d’autres gestes esthétiques à l’instar même d’Environmental Symphony qui repose sur une articulation entre romantisme, minimalisme et jazz.
Demeure néanmoins une tendance : les œuvres de compositrices demeurent marginales. La première date de 1989 avec The Ringing Earth écrite par la canadienne d’origine chinoise Alexina Louie.
« Proposer des œuvres musicales aux Nations Unies n’a rien de neutre un 24 octobre. »
Proposer des œuvres musicales aux Nations Unies n’a rien de neutre un 24 octobre. En explicitant leur sens politique, explicite ou implicite, une autre histoire de la musique surgit au cœur de l’organisation multilatérale subissant aujourd’hui les assauts répétés de certaines grandes puissances. Cette histoire de la musique s’articule à celle de la lente éclosion d’un universel de plus en plus ouvert sur le plan musical.
C’est alors une diplomatie du sensible à l’autre qui se dessine : de la Neuvième Symphonie de Beethoven à la chanson Dosti du groupe pakistanais Junoon ; de Sinfonía India de Carlos Chávez à Hope de Dana al-Fardan ; de la Neuvième Symphonie de Chostakovitch à The Environmental Symphony.
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