Laurent Sacchi, le président des Rencontres Musicales d’Évian, propose une réflexion sur la diversification du public de la musique classique que Classica a choisi de partager avec ses lecteurs.

La semaine dernière dans The Guardian, Sir Antonio Pappano déclarait qu’il n’était pas de la responsabilité d’un orchestre d’éduquer musicalement la jeunesse et que c’était « le travail du gouvernement de générer non seulement les talents du futur mais aussi les spectateurs de demain ».

On peut sur le principe être d’accord avec le chef du London Symphony Orchestra mais en pratique il semble hasardeux de s’en remettre aux seuls pouvoirs publics pour s’attaquer à ce qui est sans doute le plus grand défi des responsables d’institutions musicales dédiées à la musique classique ou aux musiques dites savantes : le renouvellement du public ou, si l’on préfère, son élargissement, son rajeunissement et sa diversification. Il en va évidemment de la survie de ce secteur dont le modèle économique est déjà précaire, puisque dépendant majoritairement d’un régime d’assistance (qu’il s’agisse de subventions publiques ou de mécénat privé), régime qui se justifiera de moins en moins s’il n’a pour objet que de permettre à un nombre de plus en plus restreint d’amateurs, par ailleurs assez privilégiés, de continuer à cultiver leur passion dans un entre-soi assumé.

Sacchi ©Matthieu Joffres

Laurent Sacchi
Crédit photo : Matthieu Joffres

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs, au-delà de l’équation économique, dans la dimension sociale qui est au cœur de toute musique vivante et de l’expérience collective qu’elle génère. Dans un monde où dominent les forces centrifuges, on ne peut à la fois constater et déplorer une forme aiguë de désagrégation de la société et ne pas essayer de mettre au service de la réparation du lien social le potentiel de rassemblement et de communion qu’offre le spectacle au sens large et singulièrement le spectacle musical. Il y a là une forme de responsabilité politique (ou citoyenne, comme on voudra) à laquelle les institutions musicales ne peuvent échapper.

/ L'Orchestre des Jeunes Gustav Mahler et Daniel Harding / Crédit : @Matthieu Joffres

L’auditorium de la Grande au Lac, qui accueille chaque année les Rencontres Musicales Évian.
Ici, l’Orchestre des Jeunes Gustav Mahler et Daniel Harding. Crédit photo : Matthieu-Joffres

Il serait très injuste de dire que rien n’a été fait ou que la profession se désintéresse de la question. Des initiatives absolument remarquables, il y en a de nombreuses et plusieurs institutions ont fait de l’élargissement des publics l’une de leurs priorités. Mais force est de constater que malgré d’incontestables succès et des preuves multiples de vitalité, les équilibres (ou les déséquilibres) globaux ont trop peu bougé. Il suffit de fréquenter régulièrement les salles de concert ou les opéras pour constater l’incroyable homogénéité générationnelle et ethnique de leurs audiences, pour ne parler que des marqueurs immédiatement visibles de diversification.

Alors, sans doute allons-nous devoir être plus systématiques et plus radicaux dans le déplacement du curseur. Et sans doute devons-nous commencer par nous-mêmes en transformant drastiquement notre point de vue sur notre métier. Nous ne pouvons rester, comme nous avons parfois tendance à le penser, les gardiens d’une tradition, les défenseurs d’un patrimoine en danger dont nous aurions pour mission de porter témoignage et de préserver la pureté, nous complaisant plus ou moins dans une forme de marginalité sélective (un biais qui, je l’avoue, ne m’est pas tout à fait étranger). Nous ne servirons pas l’art que nous prétendons défendre en nous contentant de travailler à entretenir un maigre feu et en nous satisfaisant qu’il ne meure pas tout à fait. Ce feu nous devons au contraire le propager. Nous devons le porter partout, l’allumer hors de son foyer naturel où il finira mécaniquement par étouffer. Si nous pensons vraiment que la musique que nous aimons apporte du bonheur, transcende nos émotions, rend nos vies plus belles et nous rapproche les uns des autres, alors nous n’avons aucune excuse pour ne pas mettre toute notre énergie à la faire découvrir, à la partager au-delà de notre milieu et à faire œuvre d’évangélisation…

Je ne méconnais pas la difficulté de l’entreprise. J’entends les arguments relatifs à la difficulté d’accès d’une forme artistique sophistiquée et complexe. Mais le secteur du « classique » a des moyens. Il a des soutiens puissants et passionnés. Hormis l’opéra sans doute, il est agile (peu exigeant techniquement et logistiquement d’une manière générale), relativement sobre et rustique (comparativement peu gourmand en énergie, en cachets, en droits…). C’est donc un lieu où la remise en question est possible et où l’expérimentation peut être légère.

©Marco-Borggreve

Extérieur de l’auditorium de la Grande au Lac
Crédit photo : Marco Borggreve

Car il s’agit bien d’expérimenter, de tenter, de faire feu de tout bois sans négliger aucune piste pour s’ouvrir et aller vers de nouveaux publics. Aller vers eux physiquement en investissant d’autres lieux et d’autres moments, plus quotidiens, moins intimidants, plus proches. Aller vers eux en revisitant certains codes et usages qui n’ont pour objet souvent que de signifier l’appartenance à une élite « sachante » (peut-être par exemple pourrait-on cesser de s’offusquer d’une marque d’enthousiasme entre deux mouvements de concerto). Aller vers eux en retrouvant les vertus de la médiation culturelle qui rapproche les institutions de leurs territoires et des communautés qui les composent ; en faisant œuvre de pédagogie grâce à des formats de concert différents (prises de parole, extraits plutôt qu’œuvres complètes,…) ; en assumant les « tubes » tout en exposant physiquement les créateurs d’aujourd’hui qui vivent dans leur époque et lui ressemblent ; en s’appuyant sur une magnifique jeune génération d’interprètes engagés, dans leur temps…
Tout cela peut se tenter sans démagogie ni sacrifier à l’exigence. Le seul risque (non nul) étant d’échouer, lançons-nous donc à corps perdu dans cette aventure, partout où nous pouvons le faire. Si nous parvenons à faire perdre à la musique savante son caractère solennel et élitiste et à lui redonner une dimension plus naturelle et populaire, nous n’aurons pas forcément changé le monde mais nous aurons fait notre travail. Vis-à-vis de la musique et vis-à-vis de la société.

Laurent Sacchi

Président des Rencontres Musicales d’Évian