Khatia Buniatishvili, face à face avec Mozart

Par |  

Published On: 31 octobre 2024|
Temps de lecture : 10 minutes

Détachée du regard des autres, Khatia Buniatishvili, pianiste star, ne connaît aucun maître sauf Mozart.

Khatia Buniatishvili ©Esther Haase

Crédit photo : Esther Haase

Khatia Buniatishvili est une grande star accessible. Pas diva pour un sou. Très naturelle, avec qui on peut l’être aussi. Elle est beaucoup moins centrée sur elle-même qu’on pourrait le penser. Elle s’intéresse à son interlocuteur, ce n’est pas si fréquent. La conversation est ouverte, franche, agréable, et sérieuse. Elle ne manipule pas l’autre et ne se fait pas manipuler. Consciente de sa place et de ses responsabilités, elle reste la même qu’à ses débuts, malgré le succès et la pression. Humble, sachant ce qu’elle veut, et ne se laissant pas marcher sur les pieds. En interview, pas de sujet tabou. Elle répond à tout avec honnêteté et franchise. Depuis qu’elle a une petite fille, sa vie a changé, car Charlotte passe avant tout. Les personnes venant la féliciter dans sa loge ont eu la surprise de la voir lui donner le sein tout en accueillant les visiteurs. Tout se passe comme si la musique et la carrière devaient rester aussi normales et humaines que possible. Avec sa maman, sa grande sœur et maintenant sa fille, Khatia fait partie d’une tribu où chaque voix compte. Khatia Buniatishvili vient d’enregistrer deux concertos de Mozart dans lesquels elle dirige du piano.

Mozart est le dernier amour d’Horowitz, le compositeur qui rend Martha Argerich heureuse, l’ami des âmes blessées. Et pour vous ?

Sa simplicité miraculeuse nous permet de retrouver un équilibre avec l’univers et notre entourage. À l’âge adulte, le naturel de ce rapport au monde se perd dans le labyrinthe de nos vies compliquées. J’ai eu envie de retrouver le paradis perdu de l’enfance. Notre professeur de musique, en Géorgie, avait dit à ma sœur : « La musique de Mozart est un sourire qui cache un fond de tristesse. » Et elle avait ajouté : « Comme tes yeux. » C’est une musique lumineuse et profonde qui nous rapproche des vrais sentiments. Mozart nous murmure des secrets qui nous aident à tenir debout sur nos deux jambes.

Au concert, il fait peur aux musiciens. Une seule note manque et tout est dépeuplé, non ?

Exactement. C’est le plus difficile. L’écriture est très raffinée, mais il ne faut pas être trop sage. C’est bon de mettre un peu de désordre dans la chambre. Cette perfection réclame un peu d’imperfection pour être vivante.

Khatia Buniatishvili, vous avez enregistré ces deux concertos toute seule, sans chef d’orchestre.

Je ne suis pas chef d’orchestre, et puis les musiciens n’ont pas vraiment besoin d’être dirigés, seulement guidés. C’est une question de confiance. J’ai dû les convaincre de me suivre, d’adhérer à ma vision, et en échange je leur donne une grande liberté dans les solos. Chacun doit se sentir nécessaire et irremplaçable. C’est moi qui me suis occupée du montage, piano et orchestre. Ça m’a pris beaucoup de temps.

C’est pour garder le contrôle ?

Plutôt pour changer de paradigme. L’idée, c’est d’abolir la hiérarchie. Je suis un peu comme le réalisateur et les musiciens sont les acteurs principaux d’un film choral. De cette façon, ils s’engagent différemment, de manière plus active, plus responsable. J’aime parfois sortir de la lumière et me glisser dans l’ombre.

Vous avez choisi les cadences de Beethoven pour le Concerto n° 20 en ré mineur ?

Oui. Dans le troisième mouvement, on a l’impression qu’un être est arraché de la terre et s’envole. J’ai ajouté trois mesures de passage de témoin. D’ailleurs, je n’étais pas sûre de choisir la cadence de Beethoven. Pendant l’enregistrement, j’ai eu un doute. J’en ai essayé plusieurs que j’ai déchiffrées sur place. Pour le Concerto en la majeur, je joue les cadences de Mozart qui ont été conservées. Bizarrement, ça sonne comme du Beethoven.

Dans le fameux Adagio du Concerto n° 23 en la majeur, faut-il choisir entre « aller tout droit » ou être expressif ?

C’est une vraie question, mais j’y ai répondu différemment. Par des images. Le début, au piano seul, dans cette tonalité de fa dièse mineur – unique dans toute l’œuvre de Mozart –, j’ai vu quelque chose de très statique et de glacé. Une grande douleur figée. Et puis, dès que l’orchestre entre, la chaleur fait fondre la glace et la douleur s’estompe.

Avec Mozart, il semble que to be [« être »] est plus important que to do [« faire »], non ?

C’est très juste, et quelquefois c’est même to be or not to be [« être ou ne pas être »].

Faut-il préparer son âme d’une façon particulière avant de rencontrer Mozart ?

Non, sa musique s’en charge. Elle nous met immédiatement dans un état de vérité. Je me souviens très bien de mon émotion quand j’ai entendu le Requiem de Mozart pour la première fois. J’avais 7 ans, et j’ai adoré. L’atmosphère tragique ne m’a pas dérangée du tout, je me suis sentie bien tout de suite.

Est-ce le génie de la musique de nous faire éprouver l’amour ou la mort sans les avoir déjà rencontrés ?

Certainement. La littérature aussi. Je me souviens d’avoir lu Le Joueur de Dostoïevski à 9 ans. Même si ce n’est pas aussi profond que L’Idiot ou Les Frères Karamazov, ce n’était pas une lecture de mon âge, mais quelque chose m’attirait. Le Requiem de Mozart, je l’ai écouté chaque nuit. Il y a une vibration qui nous aide à accepter l’idée de la mort et qui donne l’envie de vivre.

Jouez-vous différemment depuis que votre petite Charlotte est née ?

Probablement. Il me semble que j’étais plus sensible à la réaction des autres, et que je suis plus centrée sur l’essentiel aujourd’hui, moins préoccupée par l’opinion des gens. Alors forcément mon jeu s’en trouve libéré. Depuis ma grossesse, j’ai vraiment compris ce que ça signifiait d’être complètement relaxée. Mais surtout je n’ai plus peur de dire que je suis heureuse. Avant, une sorte de superstition m’empêchait de le formuler. Comme si le dire, c’était risquer de ne plus l’être. Le bonheur n’a pas de date d’expiration. Ça vient et ça va.

Et le tempo ?

C’est l’un des grands thèmes de discussion. On m’a souvent reproché de jouer trop vite ou trop lentement. Je ne décide pas de ça, c’est mon rythme intérieur. Ça m’est difficile d’en parler, parce que ça a toujours été très naturel pour moi. Je comprends que des gens ne soient pas d’accord et ressentent les choses différemment. Ce n’est pas une volonté de me distinguer ou pour faire un effet, c’est organique. J’ai ma manière personnelle de sentir l’adagio ou le presto. C’est mon pouls. Je ne peux pas séparer cet élément du reste.

Vous suscitez des critiques d’une grande violence. Cela vous touche-t-il ?

Ce n’est pas agréable, mais ça ne me fera pas changer pour autant. J’assume et je reste fidèle à ma lecture de la partition. À partir de là, on a le droit de ne pas m’aimer et ça ne me dérange pas. Je ne lis plus les critiques, mais je me souviens d’un reproche récurrent qui m’accusait d’être superficielle. Chacun peut raconter ce qu’il veut, mais ce n’est pas vrai. Je suis très scrupuleuse avec la musique, je respecte les nuances. Je ne fais pas n’importe quoi. Je suis moi, voilà tout.

Les Lettres à une jeune pianiste de Gidon Kremer s’adressent à vous. Qu’en avez-vous pensé ?

Je savais qu’il avait ce projet. Quand j’ai lu le livre, j’étais bouleversée, j’avais des larmes. C’est une mise en garde très paternelle, et les reproches sont ceux de quelqu’un qui me connaît très bien comme musicienne. Ce n’est pas un jugement « superficiel », pour le coup, il ne s’est pas trompé sur mon essence. Il y a beaucoup d’amour derrière ces mots.

Avez-vous suivi ses conseils ?

Non. J’ai eu besoin de me libérer de cette emprise. Je voulais vivre, assumer mes erreurs et avancer par moi-même. Gidon Kremer m’a beaucoup appris en musique de chambre. Il réfléchit tout le temps. C’est très formateur. Avant chaque concert, nous jouions tout le programme intégralement et nous changions des choses au dernier moment. Cette recherche ne s’arrête jamais. Mais c’est trop de contrôle pour moi. J’ai besoin de respirer. Il fallait que je me libère, quitte à retourner vers lui plus tard.

Votre grande sœur est également pianiste. Ne s’est-elle pas sacrifiée pour votre carrière ? N’est-elle pas « Nannerl » dans l’ombre de « Mozart » ?

Moi aussi, j’ai été « sacrifiée », d’une autre manière. J’ai subi une pression beaucoup plus forte qu’elle. Nous avons eu le même professeur. Quand je jouais mal, c’était une catastrophe et quand elle jouait mal, ce n’était pas si grave, on lui fichait la paix. La charge a été bien plus lourde sur mes épaules. Vous pouvez penser que c’est une chance, mais moi je suis pour l’égalité, et ça me dérangeait. Je voulais tout partager avec ma sœur. D’abord, elle est un ange qui sait donner de l’amour. Elle n’a jamais été jalouse de moi ou envieuse de mon succès. J’étais son bébé. Elle a treize mois de plus que moi, et dès que je suis née, elle est tombée amoureuse de moi. Elle est très généreuse, même si elle peut être une tigresse en affaires. Au piano, elle est très douée. Elle apprend très vite. Je suis peut-être plus exigeante avec moi-même. Quoique j’aime aussi la paresse. Je ne suis pas très disciplinée, mais exigeante, oui.

Khatia Buniatishvili, quelle mère allez-vous être ?

Je ne serai pas une mère qui exige. Ma fille fera ce qu’elle voudra. Le principal est qu’elle soit heureuse. Mais elle a déjà un caractère bien trempé. Elle n’est pas contente quand elle n’y arrive pas, c’est sa nature.

Vous arrive-t-il de vous prendre la tête pour des détails ?

Oui. Par exemple, si on m’appelle sur mon téléphone, ça me rend nerveuse de ne pas pouvoir répondre. Et je ne suis jamais tranquille. J’ai toujours le sentiment de ne pas avoir fini ce que je devais faire. Je suis très scrupuleuse, tout en aspirant à être plus libre.

Que pensez-vous de votre succès ?

C’est une chance. Ça me permet d’être comme j’ai envie d’être. Je n’aurais jamais pu sacrifier qui je suis vraiment pour obtenir le succès. D’ailleurs, si vous regardez ma carrière, ça marche bien, mais je ne joue pas avec les meilleurs orchestres du monde. Je suis bien trop fière et têtue pour me glisser dans un moule qui ne me correspond pas. Ça me fait plaisir de montrer aux jeunes musiciens qu’on peut rester soi-même et réussir quand même, contrairement à ce qu’on nous dit.

Pour Maria João Pires, on devrait faire une différence entre les musiciens sérieux et ceux qui font le show. Suivez son regard !

Je ne me sens pas visée, même si je le suis. C’est tellement subjectif tout ça. À chaque concert, je donne tout, mon cœur, mon corps, mon âme. Pour moi, là où il n’y a pas de profondeur, il n’y a pas de musique et pas de vie.

Avec votre mère, votre sœur, et maintenant votre fille, vous formez une sorte de women power [« pouvoir féminin »].

On ne parle pas assez de mon père. Il a été tellement tendre et aimant que je ne savais pas qu’il pouvait en être autrement avec un homme.

Cet amour a dû vous protéger contre les agressions de toute sorte.

Sûrement. Je n’ai aucun souvenir d’un comportement inapproprié. Peut-être qu’il y en a eu sans que je m’en rende compte. Si des prédateurs m’ont approchée, ils ont dû sentir une force telle que ça ne valait pas la peine. C’est arrivé qu’on me parle mal. Quand j’étais jeune, certaines personnes m’ont dit : « Tu ne peux pas jouer comme ça. » Mais j’étais très sûre de moi. Intérieurement, j’étais vexée, mon ego froissé, mais je ne me suis jamais sentie comme une victime. J’ai cessé de jouer avec ces personnes, c’est tout.

Au concert du 14 juillet, vous avez eu un différend avec Renaud Capuçon et le finale du Triple Concerto de Beethoven [avec Gautier Capuçon et l’Orchestre national de France] n’a pas été joué. Que s’est-il passé ?

C’était le 14 juillet, à Paris ! J’imaginais quelque chose comme un hymne à l’humanité, un message proche de celui de la Neuvième Symphonie. Renaud et Gautier n’étaient pas d’accord sur les points que je voulais changer dans notre interprétation. J’ai dit ce que je pensais. Mes propos ont peut-être été mal interprétés. C’est dommage, car nous avons été très amis à une époque.

Peut-on tout se dire ou vaut-il mieux se taire parfois ?

S’il s’agit d’une chose importante, et même d’un détail qui peut changer l’essence de l’interprétation, il vaut mieux dire ce qu’on a sur le cœur. Dans d’autres cas, on peut toujours trouver un accord. Je me sens aussi bien dans l’ombre que dans la lumière. Mais je suis incapable de jouer si je sens que je trahis un point qui me semble essentiel. Ce serait tricher à mes yeux. Avec Gidon Kremer, lors de l’enregistrement d’un trio de Schumann, je n’ai pas été contente et je le lui ai dit. Nous avons eu une discussion franche. Après cela, j’ai senti qu’il me respectait encore plus.

Dans Mozart, il y a aussi l’ombre et la lumière. Les deux concertos que vous avez choisis sont comme le jour et la nuit.

Ce sont mes deux préférés, avec le Concerto n° 24 en do mineur. Le Concerto n° 20 est en mineur, la tonalité du Requiem et de Don Giovanni. Une tonalité tragique qui, chez Mozart, est souvent cachée. Là, il baisse le masque. Le Concerto en la majeur est tout en transparence. Comme beaucoup de personnes, j’ai été très marquée par Amadeus de Milos Forman qui montre très bien ces deux aspects. Mozart est à part. Je suis pour l’égalité, sauf avec les compositeurs. Face à un génie, on ne peut que s’incliner.

Khatia Buniatishvili, pourquoi avoir appelé votre fille Charlotte ?

Avant qu’elle naisse, je n’avais pas réfléchi à un prénom. Quand elle est née, toute fine et habillée de blanc, j’ai pensé à un personnage du XIXe siècle. À Jane Austen, à Charlotte Brontë. Charlotte s’est imposé.

Pour plus d’informations

Partagez cet article, choisissez votre plateforme!

Articles similaires