Karol Beffa : la musique ne doit pas être totalement hermétique
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Compositeur, pianiste, maître de conférences en musicologie à l’École normale supérieure, Karol Beffa nous explique la place de la musique dans la société. Faut-il que l’art reflète les débats de société ? La musique doit-elle transmettre un message ? Et jusqu’où peut aller l’improvisation dans la relation avec le public ?
Est-ce qu’un compositeur a une responsabilité dans la cohésion sociale, dans la dimension collective de la réception de la musique ?
Je suis toujours sceptique sur les injonctions qu’il peut y avoir à faire telle ou telle chose. Il est évident qu’un concert qui serait pour le compositeur, sa grande-tante et son petit cousin et personne d’autre et surtout pas des mélomanes, ce serait un compositeur dont la raison d’être sociale sera à peu près nulle et je ne suis pas certain que ce soit les concerts auxquels personnellement j’ai envie d’assister. Donc que la musique ne soit pas totalement hermétique me semble être une condition minimale de communication entre un artiste compositeur et les mélomanes qui l’écoutent.
Certains estiment pourtant que la musique devrait davantage refléter les débats de société. Qu’en pensez-vous ?
La musique c’est probablement l’un des arts les moins mimétiques qu’il soit, avec peut-être l’architecture pour d’autres raisons, et que si vous prenez la musique purement instrumentale, c’est à dire qu’il ne soit ni vocal ni chorale, ce n’est pas une musique qui est censée produire un message, et tant mieux, Si nous devions, compositeurs, n’avoir plus que des commandes de la part des personnes, institutions, fondations, qui voudraient nécessairement faire passer un message, et bien notre métier serait je crois un peu triste.

Karol Beffa ©Amélie Tcherniak
N’est-ce pas pourtant l’une des tendances actuelles ?
Encore une fois, que certains opéras se concentrent sur ces débats de société les plus contemporains, ceux qui sont les plus en vogue, n’est pas du tout un problème en soi. Ce qu’il ne faudrait pas, c’est qu’au nom d’un supposé militantisme obligatoire de l’art, tout compositeur soit obligé, quand il doit choisir un livret, d’évacuer une question qui ne soit pas directement en prise avec la réalité sociétale.
Est-ce que ça veut dire que les grands mythes, les contes ont toujours leur part dans la psyché des compositeurs contemporains ?
Une des grandes choses dans ces arts du récit, dans ces arts de la représentation et dans cet art du temps qu’est la musique […] c’est la puissance d’imagination qu’ils doivent pouvoir convoquer. Et les grands mythes du passé, la conscience historique, tout simplement parfois lorsqu’on s’adresse à un public d’enfants, les contes, les légendes, ou les contes d’aujourd’hui, les contes que l’on bâtirait aujourd’hui à partir d’un matériau plus ancien, resteront, je pense, un matériau essentiel dans lequel puiser, et il serait très dommage de s’en priver.
Quelle part d’improvisation avez-vous comme musicien ?
Comme pianiste, je fais beaucoup de concerts qui ont trait à l’improvisation. Il peut s’agir d’accompagner, par exemple, la lecture d’un texte lu par l’auteur lui-même, ou par un comédien, ou par un lecteur professionnel. Il peut s’agir de films de cinéma muet.
Il y a une quantité de chefs-d’œuvre du cinéma muet, qu’il s’agisse du cinéma mélodramatique ou du cinéma burlesque avec cette figure universelle, par exemple, qui est Chaplin, mais il y en a bien d’autres. Dans ce cas-là, j’improvise un accompagnement qui est là pour illustrer, qui peut être un accompagnement parfois relativement discret, ou plus souvent, il faut bien prendre en compte le fait que la musique n’est pas là pour dicter sa loi. Elle va être secondaire par rapport à l’art premier que sera soit la littérature, soit le cinéma.
Vous arrive-t-il de faire participer le public ?
Il m’arrive aussi d’improviser sur des thèmes proposés par le public, ce qui est une façon effectivement de faire du public comme, on va dire, un co-créateur de l’œuvre. Un complice, en tout cas, pour ressentir un peu cette forme de jouissance esthétique qu’il y a pour un créateur à participer activement et, on va dire, en temps réel à la création.
Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Le public peut, on va dire, tout simplement suggérer un thème. Les thèmes sont nombreux. Il peut y avoir des thèmes musicaux, parfois polysémiques, qui sont intéressants. J’avais eu comme cela Tristan, qui est un très beau thème pour plusieurs raisons, ou plus facétieux, une rencontre entre Don Juan et Carmen.
Mais il peut s’agir aussi de thèmes qui sont liés à un public amateur de musique sans être spécialiste. Par exemple, s’il a envie que j’essaie d’illustrer à ma façon un vers d’un poème ou un poème tout entier, s’il n’est pas trop long, c’est aussi possible. Et ce que j’aime dans cette création dans l’instant qu’est l’improvisation, c’est à la fois la part de risques positifs qu’elle suggère, et aussi cette possibilité d’amener une personne dans le public à se sentir comme complice, co-créateur de ce qui est en train d’être entendu.




