Bourgogne sur scène, Venise en coulisses

Published On: 25 juin 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Au Teatro Malibran de Venise, La Fenice ressuscite Enrico di Borgogna, premier opéra de Donizetti porté à la scène, dans une mise en abyme pleine d’esprit signée Silvia Paoli.

Les vicissitudes qui ont accompagné la création d’Enrico di Borgogna, premier opéra de Donizetti à être représenté, risquent d’être plus passionnantes que l’ouvrage lui-même. Commandé pour la réouverture du Teatro San Luca de Venise en 1818, avec le soutien décisif de son maître Johann Simon Mayr, l’ouvrage marque les véritables débuts du jeune Bergamasque. Le livret est signé Bartolomeo Merelli, futur impresario de légende, et la distribution réunit plusieurs chanteurs alors en vogue.

La première tourne pourtant à l’imprévu : au beau milieu du finale du premier acte, la soprano Adelina Catalani s’évanouit sur scène, obligeant à supprimer plusieurs numéros. Il faudra attendre un mois pour entendre l’œuvre intégralement. Malgré ces péripéties, la critique salue la vivacité et l’invention de la partition. Deux siècles plus tard, l’intérêt d’Enrico di Borgogna reste celui d’une fascinante œuvre de jeunesse, où Donizetti hésite encore entre l’héritage de Mayr, les modèles héroïques du XVIIIe siècle et l’ombre déjà immense de Rossini.

Le théâtre s’amuse de lui-même

Au Teatro Malibran, La Fenice remet à l’affiche la production créée par Silvia Paoli pour le Festival Donizetti de Bergame en 2018. Le principe est connu : raconter l’opéra à travers les coulisses de sa création vénitienne. Mais le procédé fonctionne grâce à un sens du rythme jamais pris en défaut et à une légèreté qui refuse de donner à l’ouvrage plus d’importance qu’il n’en revendique.

Paoli multiplie les clins d’œil au monde du théâtre, aux caprices des chanteurs, aux maladresses des machinistes et aux imprévus d’une soirée d’opéra. Elle glisse aussi, avec discrétion, quelques allusions à la Venise de 1818 sous domination autrichienne, notamment dans le chœur du deuxième acte. Rien d’appuyé toutefois : l’histoire reste un jeu, et même les références politiques sont absorbées par le ton léger et légèrement buffo de l’ensemble.

Cette mécanique pleine d’esprit apporte une énergie bienvenue à un livret dont les ressorts dramatiques paraissent aujourd’hui assez conventionnels. Là où l’intrigue accumule les situations attendues, la scène ne cesse de rebondir.

La petite scène du Teatro San Luca imaginée par Andrea Belli, avec ses décors mobiles inspirés de la tradition vénitienne, participe largement au charme du spectacle. Les costumes d’époque de Valeria Donata Bettella et les lumières de Fiammetta Baldiserri complètent un univers visuel élégant, fantaisiste sans excès et jamais muséal.

Rossini n’est jamais loin

La distribution, entièrement renouvelée depuis Bergame, assume pleinement la filiation rossinienne de l’œuvre. Structures des airs, ensembles, grands finales, écriture du rôle-titre : tout regarde encore du côté du maître de Pesaro.

Teresa Iervolino s’impose comme le pilier de la soirée. Son Enrico possède l’autorité stylistique, la noblesse du phrasé et la maîtrise technique qu’exige ce rôle de contralto héroïque. La voix reste homogène et les vocalises se déploient avec une aisance souveraine. Son grand rondo final constitue l’un des moments forts de la représentation.

Dave Monaco campe un Guido vocalement audacieux et scéniquement incisif. La virtuosité de la partie semble nourrir son énergie, tandis qu’une pointe d’ironie évite au personnage toute raideur. Giuseppina Bridelli est une Elisa élégante et raffinée, aussi convaincante dans le chant que dans le jeu. Omar Montanari apporte à Gilberto toute son expérience du répertoire buffo, avec une verve toujours maîtrisée.

Plus réservé, Christian Collia affronte courageusement les difficultés du rôle de Pietro, parfois au prix d’une certaine fragilité vocale. Giuseppe Toia, Nicola Pamio et Chiara Notarnicola remplissent honorablement leurs missions.

Une rareté bien vivante

À la tête de l’Orchestra del Teatro La Fenice, Corrado Rovaris dirige avec nerf et panache. Les tempos soutenus conviennent parfaitement à cette partition qui gagne davantage à avancer qu’à s’attarder. Quelques flottements avec le plateau apparaissent çà et là, sans altérer l’élan général. Le chœur masculin de la Fenice manque parfois d’exactitude, mais remplit sa tâche avec professionnalisme.

Le public du Malibran, venu nombreux, réserve un accueil chaleureux à la distribution et à l’équipe du spectacle. Une preuve supplémentaire qu’une rareté n’est pas condamnée à finir sous vitrine : entre les mains de Silvia Paoli, Enrico di Borgogna cesse d’être une curiosité pour redevenir, tout simplement, du théâtre.

Venise, Teatro Malibran, 12 juin 2026

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