Stravinsky et Casella : Orphée éclipse Pulcinella

Published On: 14 août 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Au Festival della Valle d’Itria, Jane Renshaw tente d’unir Stravinsky et Casella dans un même récit. Une idée séduisante qui finit pourtant par faire oublier le premier au profit du second. Le maillon faible d’un festival ambitieux.

Après la redécouverte de Il schiavo di sua moglie de Provenzale et la surprenante résurrection de la Carmen de Bizet avant l’Opéra-Comique, le troisième spectacle lyrique du Festival della Valle d’Itria était sans doute le plus risqué. Présenté lui aussi sur la grande scène en plein air du Palazzo Ducale de Martina Franca, le diptyque réunissant Pulcinella d’Igor Stravinsky et La favola di Orfeo d’Alfredo Casella repose sur une idée dramaturgique ambitieuse : faire dialoguer deux œuvres que tout semble opposer. L’intuition est stimulante. La réalisation convainc moins.

Du blanc au noir

À première vue, rien ne rapproche les deux partitions. D’un côté, Pulcinella (1920), où Stravinsky transforme avec une ironie toute moderne les musiques attribuées à Pergolèse et tout un imaginaire de la commedia dell’arte. De l’autre, La favola di Orfeo (1932), condensé austère du mythe fondateur de l’opéra italien, où Alfredo Casella réduit le récit à une succession d’images presque rituelles.

Jane Renshaw choisit pourtant de faire du premier le prologue du second. Les noces heureuses de Pulcinella ouvriraient ainsi la voie à l’histoire d’Orphée, comme si l’insouciance de la comédie annonçait déjà la tragédie. Sophia Debus traduit cette idée avec une grande économie de moyens. Une vaste paroi blanche, percée d’une porte monumentale, domine Pulcinella ; quelques instants plus tard, sans véritable interruption entre les deux œuvres, elle devient noire. Vie et mort, lumière et ténèbres : le symbole est évident, peut-être même un peu trop.

Les chorégraphies de Jane Renshaw pour les huit danseurs de l’Eko Dance Project participent du même langage abstrait. Élégantes, fluides, elles accompagnent davantage la musique qu’elles ne construisent un véritable théâtre. Cette stylisation permanente finit toutefois par lisser les contrastes, au point que Pulcinella perd une partie de son insolence et de sa vitalité.

Casella, la véritable découverte

C’est finalement La favola di Orfeo qui sauve la soirée. On oublie trop souvent combien Alfredo Casella occupe une place singulière dans le néoclassicisme européen. Son retour aux modèles anciens n’a rien d’une nostalgie décorative. Il s’inscrit dans une véritable esthétique de la clarté, héritée de Bach autant que de Monteverdi, de Vivaldi ou de Domenico Scarlatti. À rebours des derniers feux du romantisme, de l’impressionnisme français comme des excès expressionnistes, Casella revendique une musique construite, disciplinée, artisanale presque, où la forme retrouve sa primauté.

Son Orfeo, composé avec le dramaturge Corrado Pavolini, procède par décantation. Tout y est ramené à l’essentiel : la mort d’Eurydice, la descente aux Enfers, l’entretien avec Pluton, la perte définitive de l’épouse retrouvée, puis le meurtre d’Orphée par les Bacchantes. Plus qu’un récit, c’est une succession de tableaux hiératiques où le mythe retrouve quelque chose de sa force primitive.

Il est d’ailleurs significatif que Casella revienne précisément au sujet qui avait donné naissance à l’opéra avec Monteverdi. Deux siècles plus tard, Provenzale en prolongera à sa manière l’héritage ; trois siècles plus tard encore, le Festival della Valle d’Itria en rappelle toute la continuité.

Un Stravinsky trop poli

Le jeune chef Nicolò Umberto Foron semble lui-même plus inspiré par Casella que par Stravinsky. Dans Pulcinella, les contours demeurent élégants mais les rythmes manquent de mordant. Cette relecture du XVIIIᵉ siècle paraît presque trop aimable, comme si le regard du XXᵉ siècle avait perdu une partie de son ironie. L’acidité si caractéristique de Stravinsky se dissout dans une lecture raffinée mais un peu pâle. À l’inverse, La favola di Orfeo bénéficie d’une tension beaucoup plus affirmée. L’Orchestre du Teatro Petruzzelli y retrouve relief et énergie.

Les chanteurs servent honnêtement les deux partitions, avec une mention particulière pour Matteo Falcier, Orphée d’une grande sobriété expressive, Roberto Lorenzi, Pluton d’une autorité impressionnante, et Chiara Mogini, Dryade d’une délicatesse bienvenue. Le Chœur féminin du Teatro Petruzzelli apporte enfin la cohésion nécessaire à cette seconde partie, nettement supérieure à la première.

L’idée de rapprocher Stravinsky et Casella n’était certainement pas absurde. Au contraire : elle révélait un même désir de relire la tradition italienne avec les yeux du XXᵉ siècle. Encore aurait-il fallu que les deux œuvres dialoguent d’égal à égal. Ici, l’une éclaire l’autre… jusqu’à presque la faire disparaître.

Martina Franca, Festival della Valle d’Itria, Palazzo Ducale, 1er août 2026

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