Le trésor retrouvé de Provenzale

Published On: 6 août 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

À Martina Franca, dans les Pouilles, le Festival della Valle d’Itria, ressuscite Il schiavo di sua moglie, une rareté napolitaine de 1672, dans une production portée par Antonio Florio et la Cappella Neapolitana

Depuis plus d’un demi-siècle, le Festival della Valle d’Itria cultive une vocation singulière dans le paysage lyrique européen : celle de faire entendre ce que l’histoire a laissé dans l’ombre. Pour sa cinquante-deuxième édition, la manifestation de Martina Franca, dans les Pouilles, confirme une fois encore sa réputation de laboratoire de l’inouï, en proposant des œuvres rares ou oubliées, capables de déplacer le regard porté sur le répertoire.

Sous la direction artistique de la compositrice Silvia Colasanti, le festival place cette année son parcours sous le signe du Mediterraneo, non pas seulement comme espace géographique, mais comme carrefour de cultures, de mythes et de traditions théâtrales. Parmi les redécouvertes figure Il schiavo di sua moglie (L’esclave de sa femme) de Francesco Provenzale (1632-1704), une œuvre qui n’avait plus connu de représentation scénique depuis plus de trois siècles.

Créée à Naples, au Palais royal, le 21 avril 1672, cette comédie musicale appartient aux premières heures du théâtre lyrique napolitain. Compositeur aujourd’hui largement méconnu, Provenzale fut pourtant l’une des figures majeures de la vie musicale napolitaine du XVIIᵉ siècle, maître notamment de l’art vocal et pédagogue influent. Son œuvre apparaît ainsi comme un précieux témoignage d’un moment où l’opéra oscille encore entre héritage de la pastorale, goût baroque du merveilleux et naissance d’une veine comique proprement populaire.

Les Amazones, les amours et les déguisements

L’intrigue de Il schiavo di sua moglie puise dans le mythe des Amazones, mais elle abandonne rapidement toute dimension héroïque pour se transformer en une brillante mécanique de quiproquos amoureux.

À la cour d’Ippolita, reine des Amazones, arrivent trois guerriers grecs prisonniers : Timante, Teseo et Ercole. Après les premières hostilités, les sentiments prennent le dessus : Ercole tombe amoureux de Melanippe, sœur de la reine ; Melanippe aime Teseo ; Teseo s’éprend d’Ippolita. Quant à Timante, il semble rester à l’écart de cette ronde amoureuse… jusqu’à ce que l’on découvre qu’il est en réalité Leucippo, le mari de Melanippe que tous croyaient mort.

Pour observer son épouse, il décide alors de se déguiser en esclave turc, déclenchant une cascade de malentendus. Les personnages comiques – Melinta, Lucillo et surtout Sciarra – entraînent l’action vers la farce napolitaine, entre travestissements, reconnaissances et retournements inattendus. La logique de l’œuvre n’est pas celle d’une psychologie réaliste, mais celle du théâtre baroque, où l’étonnement, le contraste et le plaisir du jeu priment sur la cohérence dramatique.

Il ne faut donc pas chercher dans Provenzale un rival oublié de Francesco Cavalli. Il schiavo di sua moglie demeure avant tout un témoignage précieux du jeune théâtre baroque napolitain, encore en quête de ses formes propres. L’œuvre reprend à sa manière ce mélange de drame et de comédie qui caractérise l’opéra vénitien contemporain, mais sans retrouver toujours la vivacité dramatique, la liberté théâtrale et l’invention musicale d’un Cavalli. C’est précisément cette position de transition qui fait aujourd’hui son intérêt : elle révèle un moment où le théâtre musical italien cherche encore son équilibre entre tradition courtoise, lyrisme amoureux et énergie populaire.

Une résurrection sans poussière

Pour relever le défi d’une œuvre aussi rare, Rita Cosentino choisit la voie de la simplicité. Pas de reconstitution archéologique, pas de surcharge baroque : son espace scénique se réduit à une paroi portant quelques traces de fresques effacées par le temps, qui dissimule l’intime cadre naturel du cloître du Carmine où le spectacle est présenté.

Cette scénographie presque fantomatique dialogue avec le lieu lui-même et crée un espace suspendu entre mémoire et présent. La metteuse en scène évite toute lourdeur illustrative ; elle préfère travailler avec précision les mouvements, les relations entre les personnages et le rythme comique. Dans une œuvre faite de rebondissements permanents, cette attention à la direction d’acteurs permet de maintenir une ligne dramaturgique claire sans effacer la légèreté du jeu baroque.

La science napolitaine d’Antonio Florio

Il fallait pour cette résurrection une connaissance intime de cette esthétique. Antonio Florio, qui depuis plus de quarante ans explore et fait revivre le patrimoine musical napolitain, apparaît ici comme un guide idéal. À la tête de la Cappella Neapolitana, jouant sur instruments anciens, il refuse tout effet spectaculaire facile. Sa lecture privilégie la circulation naturelle des affects, la variété des atmosphères et les changements subtils de climat expressif. Car Provenzale ne se limite pas au comique : derrière la mécanique des situations apparaissent aussi des moments plus tendres, plus mélancoliques, parfois presque pathétiques.

L’ensemble offre une palette sonore chaleureuse et colorée, d’une grande élégance, où la virtuosité instrumentale reste toujours au service du texte et de la scène.

Une jeunesse déjà prometteuse

La distribution, issue de l’Accademia del Belcanto Rodolfo Celletti, possède naturellement la fraîcheur, mais aussi les limites, d’un jeune ensemble. Mais cette dimension expérimentale fait partie intégrante du projet de Martina Franca : offrir aux nouvelles générations la possibilité d’aborder un répertoire rarement accessible.

Liliana Zolotoukhina impose une présence vocale et scénique remarquable dans le rôle de Melanippe, avec une ligne de chant assurée et une vraie intensité dramatique. Francesca Palitti compose une Ippolita élégante, portée par une voix de mezzo souple et un sens raffiné du style. Chez les hommes, les qualités sont plus inégales, mais certains interprètes se distinguent nettement. Valerio Ilardo est irrésistible dans le rôle de Sciarra : son usage naturel du napolitain, son sens du rythme et sa spontanéité donnent au personnage une véritable épaisseur théâtrale. Les autres protagonistes révèlent encore des marges de progression, mais leur engagement confirme pleinement l’esprit de cette entreprise.

Avec Il schiavo di sua moglie, le Festival della Valle d’Itria ne prétend pas ajouter un nouveau titre majeur au répertoire courant. Il accomplit quelque chose de peut-être plus précieux : il restitue un fragment oublié de l’histoire du théâtre musical et rappelle que, derrière les chefs-d’œuvre consacrés, existe tout un continent d’œuvres encore à explorer.

Festival della Valle d’Itria, Martina Franca, cloître du Carmine, 30 juillet 2026

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