Les sortilèges de l’Orchestre du Festival de Lucerne

Published On: 21 août 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Depuis son origine, l’Orchestre du Festival de Lucerne réunit des instrumentistes venus des plus grandes formations internationales. Pour les premiers jours de l’édition 2026, cette phalange d’exception a déployé, sous la direction de Riccardo Chailly puis de Klaus Mäkelä, une palette sonore et une précision remarquables, et offert un Oiseau de feu de Stravinsky véritablement incandescent.

Ils viennent essentiellement des orchestres du Concertgebouw d’Amsterdam, de la Radio bavaroise, de la Scala de Milan, de la Tonhalle de Zurich, du Mahler Chamber Orchestra ou d’autres formations de très haut niveau. D’autres sont solistes, actifs dans un quatuor à cordes ou professeurs. Les membres de l’Orchestre du Festival de Lucerne (Lucerne Festival Orchestra) constituent une singulière réunion d’excellence, voulue par Claudio Abbado en 2003.

Des débuts avec Toscanini jusqu’à Abbado et Chailly

Le chef italien renouait ainsi avec l’histoire du Festival de Lucerne, en Suisse, fondé en 1938 et doté de son propre orchestre dès ses débuts. Le 25 août 1938 Arturo Toscanini donnait ainsi le coup d’envoi en dirigeant, en plein air, devant la villa Wagner, à Tribschen (une vingtaine de minutes à pied du centre de Lucerne), un concert de gala à la tête d’un « Elite-Orchester ». Wagner (Siegfried-Idyll, prélude du troisième acte des Maîtres Chanteurs de Nuremberg), Rossini (ouverture de L’Échelle de soie), Beethoven (Symphonie n° 2) et Mozart (Symphonie n° 40) étaient les parrains de cette aventure.

Quelques disques fameux, captés en public, ont depuis jalonné le parcours de l’orchestre : les concertos pour violon de Beethoven et de Brahms par Menuhin et Furtwängler (1947 et 1949) ; la Symphonie n° 1 de Brahms par Furtwängler (1947) ; le Concerto pour piano n° 21 de Mozart par Lipatti et Karajan (1950) puis les nombreux concerts donnés par Abbado, comme la Symphonie n° 2 de Mahler (2003), la Symphonie n° 9 de Bruckner (2013), un programme Stravinsky, comprenant Le Sacre du printemps et le Chant funèbre, op. 5, en première mondiale, par Chailly (2017)

À cela s’ajoutent de nombreuses vidéos (Abbado et Chailly) et les archives que le festival publie régulièrement, en collaboration avec le label Audite. Paraît ainsi cette année un disque André Cluytens réunissant la Symphonie en ré mineur de Franck et le Concerto pour violon de Khatchatourian avec Igor Oïstrakh, enregistré en 1954.

L’orchestre, ambassadeur du festival

Après la disparition de Claudio Abbado, en 2014, Riccardo Chailly fut nommé directeur musical de l’Orchestre du Festival de Lucerne, titre récemment prolongé jusqu’en 2028. C’est logiquement cet ensemble, marqueur essentiel de l’identité du festival, qui ouvre chaque nouvelle édition, avant de croiser quelques-uns des plus grands orchestres au monde, venus de Berlin, Munich, Vienne, Amsterdam ou des États-Unis.

L’Amérique à l’honneur en 2026

Plutôt conventionnels ces dernières années, les programmes de l’Orchestre du Festival de Lucerne ont cette année une coloration plus originale, insufflée par le thème de cette édition 2026, « American Dreams », choisi par le nouveau directeur du festival, Sebastian Nordmann. Steve Reich, George Gershwin et Charles Ives portaient ainsi le drapeau Stars and Stripes en ouverture. Nina Haug dirigea le New York Counterpoint de Reich, dans une version pour onze clarinettes, avant que Riccardo Chailly ne lance une Ouverture cubaine, ample et sonore, de Gershwin puis son Concerto pour piano avec Frank Dupree.

Si le maestro italien, comme à son habitude, allège la pâte sonore, cherche la transparence des textures et la vigueur des rythmes, il semble parfois manquer un peu d’élasticité, qualité dont fait montre en revanche le pianiste allemand, familier du jazz et de la musique du XXe siècle ; il fait swinguer son instrument et le pare sans cesse de mille couleurs. Chailly se montrera plus à son aise dans la Symphonie n° 1 d’un jeune Charles Ives encore pétri de post-romantisme, parfois bavard, où se télescopent des échos de Brahms, Dvořák et Tchaïkovski et ne laissent pas deviner les réjouissantes expériences sonores à venir.

Dès ce premier contact, l’Orchestre du Festival de Lucerne rappelle ses points forts : la clarté des plans sonores, la forte individualisation des pupitres (Jacques Zoon et sa flûte en bois, Alessandro Carbonare à la clarinette, Ivo Gass et son cor, les trompettes de Reinhold Friedrich et Sebastian Berner), la ductilité et la souplesse rythmique de l’ensemble des pupitres.

Un Oiseau de feu inoubliable, avec Klaus Mäkelä

Ces qualités seront magnifiées dans le concert suivant, dirigé par Klaus Mäkelä. Pas immédiatement dans le Concerto pour violon de Samuel Barber, défendu avec une classe folle et une sonorité de miel par Augustin Hadelich, et un chef qui évite toute surcharge. C’est dans L’Oiseau de feu, dans sa version originale, donc intégrale, pour ballet, que Mäkelä et l’orchestre, apparemment très complices, ont ébloui. Mäkelä a bien compris que Stravinsky fait souvent parler son orchestre géant à voix basse, comme pour mieux installer le cadre du récit puis en laisser croître la tension dramatique.

Du « Il était une fois » calmement énoncé à l’ivresse de l’apothéose finale, le jeune chef finlandais et les musiciens n’auront eu de cesse de soigner les nuances, galber les phrasés et varier les plans sonores pour mieux caractériser et animer les personnages (le tsarévitch, l’oiseau magique, le maléfique Kachtcheï, les princesses emprisonnées…) et intensifier la narration. Empruntant la palette de Bakst et de Golovine, l’Orchestre du Festival de Lucerne dispense des trésors de couleurs chatoyantes, jamais acidulées, avec un geste d’une rare noblesse et d’une précision millimétrée.

En maître du timing, Klaus Mäkelä marque les contrastes (le lyrisme délicat de la supplication de l’Oiseau, le jeu insouciant des Princesses avec les pommes d’or, la brusque danse infernale de Kachtcheï), tout en assurant une lisibilité parfaite à la riche partition de Stravinsky, avec la complicité de l’acoustique exceptionnelle de la salle de concert du KKL Luzern (Centre de la culture et des congrès). L’édifice, conçu par Jean Nouvel, dispose en effet d’une salle (1 900 places), réglée par l’acousticien américain Russell Johnson, où se perçoit le moindre détail, dans une restitution en trois dimensions, soutenue par des basses généreuses et amples.

Tenu de la première à la dernière note, cet Oiseau de feu, fantastique à tous égards, n’a pas fini de voleter dans les souvenirs des spectateurs.

Festival de Lucerne, KKL Luzern (Centre de la culture et des congrès), les 14 et 15 août.

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