Le pianiste Andreï Gougnine maître de ballet chez Stravinsky et Tchaïkovski

Published On: 16 janvier 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

L‘amour qu’il portait aux deux derniers ballets de Tchaïkovski a poussé Mikhaïl Pletnev à en extraire des numéros pour en composer deux suites pour piano seul qu’il a largement diffusées en concert et enregistrées. Ces compositions autonomes assemblent librement, sans respecter d’autre ordre que celui d’une logique purement musicale, quelques moments saillants de partitions richissimes réunis en une dramaturgie qui leur est propre.

Petrouchka et L’Oiseau de feu au piano

S’agissant de Stravinsky, le compositeur a tiré lui-même en 1921 du matériau de son ballet Petrouchka (1911) la matière des Trois Mouvements, destinés à enrichir le répertoire de pièces de haute virtuosité, y condensant une partition initialement conçue comme une sorte de concerto pour piano, celui-ci conservant une partie importante dans la version finale du ballet. En 1911, Stravinsky transcrivait d’ailleurs intégralement pour piano seul son précédent ballet, L’Oiseau de feu.

Cette version, peu connue, a été néanmoins remarquablement gravée par Idil Biret (Naxos, 2002) et Alexeï Zuev (Fuga Libera, 2020-2021, CHOC, Classica n° 247). Andreï Gougnine ne l’a pas retenue, lui préférant la transcription extrêmement dense de la toute fin du ballet par l’Italien Guido Agosti (1901-1989) où l’on reconnaîtra la marque de Busoni, son maître. Il est amusant de relever que Stravinsky a également transcrit pour piano son ballet Le Baiser de la Fée, composé en hommage à Tchaïkovski et sur des thèmes de ce dernier, auquel il vouait une vive admiration, qui aurait pu être logé sur ce double album, bouclant ainsi la boucle.

Kaléidoscope sonore

On ne se plaindra cependant pas que la mariée ne soit pas assez belle, tellement ce qui nous est donné ici à déguster est déjà délectable. Gougnine est un pianiste dont la maîtrise technique ne masque jamais une intelligence et une sensibilité aiguës, presque pointillistes. Dès les Trois Mouvements de Petrouchka, il reconstruit comme peu de ses collègues, surtout préoccupés de rythmes et de couleurs (voir la fort belle gravure récente de Beatrice Rana, Warner Classics, 2019), un drame miniature qui traque au plus près, avec une humanité saisissante, l’âme du pantin à travers un prisme visionnaire, alliant fraîcheur et urgence tragique, spontanéité fusante et réflexion, dont on ne croyait capable que le seul Shura Cherkassky (Decca). La clarté absolue des plans, le tranchant d’un Bechstein réglé étroit et mat, y avivent un étourdissant kaléidoscope sonore.

La très difficile suite de L’Oiseau de feu dose la poétique musicale, étonnante, par une tension sèche, plus soucieuse du détail et des dosages entre crispation et détente dans une Danse infernale moins démoniaque qu’abstraite, dont le spectre expressif très tenu ouvre sur la tendresse saisissante d’une Berceuse aussi interrogative que mystérieuse. L’instrument mime le basson de la partition originale, créant un climat d’attente qui rend d’autant plus efficace la transition vers un finale aux arrière-plans d’une profondeur extrême qui se hisse avec un calme impressionnant vers une apothéose quasi-mystique. On rêve aux Tableaux d’une exposition qu’un tel artiste pourrait nous donner …

Virtuosité et délicatesse

On retrouve dans Casse-Noisette cette alliance de réflexion et de divertissement. La malice de la Marche y répond à l’évanescence de la Danse de la Fée Dragée au son mi-célesta mi-piano mécanique. Les fusées et croisements de mains virtuoses du Trepak et de la Danse chinoise contrastent avec la délicatesse et l’émotion intime confondantes de l’Intermezzo du premier acte, vraie coulée initiatique, ou la nostalgie infinie du grand Pas de deux du second acte, point culminant de l’œuvre, qu’il déploie avec une grâce de prima ballerina, aux antipodes de toute grandiloquence.

La fastueuse suite de concert de La Belle au bois dormant évite tous les dangers d’un émiettement centrifuge ou d’un pathos trop accusé – voir à cet égard la version spectaculairement acrobatique de Lev Vinocour (RCA, 2008). Les épisodes de caractère sont croqués, sobrement, d’une plume aussi amusée (et parfois inquiétante) qu’affûtée.

Mais c’est au début (la scène de Carabosse et de l’endormissement, qui condense des extraits du prologue et le finale du premier acte) que la maîtrise éblouit le plus : jeu tout en retenue, presque sur la pointe des pieds, pour capter la mobilité de la pantomime où se croisent fureurs, désarroi, stupeur et féerie avec, en toute fin l’évocation magique des harmoniques de harpe de l’original. Les pas de deux amoureux du second et troisième acte rejoignent le tact (presque timide), l’intériorité et la délicatesse de celui de Casse-Noisette en autant de poignantes visions.

Ce joyau pianistique, qui jette un regard aussi pénétrant que neuf sur des pages où l’on ne soupçonnait pas tant de cohésion, de fond et de nuances subtiles, est désormais un must.

Informations pratiques

  • Compositeurs : Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) et Igor Stravinsky (1882-1971)
  • Œuvres : Suite de Casse-Noisette (transcription Pletnev) et Suite de concert de La Belle au bois dormant (transcription Pletnev). Trois Mouvements de Petrouchka et Suite de L’Oiseau de feu (transcription Agosti)
  • Interprète : Andreï Gougnine (piano)
  • Label : Hyperion A68471/2 (2 CD)
  • Année d’enregistrement : 2024
  • Durée : 1 h 23 min

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