Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin au sommet dans Brahms
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Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin offrent une interprétation des trois Sonates pour violon et piano de Brahms d’une rare justesse. Leur lecture lumineuse, intensément lyrique et profondément architecturée s’impose comme une nouvelle réussite discographique, tandis que la version des Kaplan peine à dépasser une prudente neutralité.
Les trois sonates pour violon et piano constituent un fleuron de toute la musique de chambre romantique. La Première (1878-1879), contemporaine du Concerto pour violon, est la plus populaire, d’une rêveuse mélancolie, sommet d’invention mélodique et de liberté dans l’effusion et l’envolée, d’un intense lyrisme ; la Deuxième (1886), d’une profonde poésie, rayonne d’un bonheur tranquille, dissimulant une syntaxe encore plus accomplie ; la complexe Troisième, en quatre mouvements (1888), dont la souveraine et déjà crépusculaire concentration, repose sur une fantaisie harmonique et rythmique qui signe le grand style du Brahms tardif.
Partout frappent la pluralité des motifs, le travail thématique raffiné, les beautés et habiletés contrapuntiques qui distribuent le discours à parts égales entre les deux instruments qui se croisent, dialoguent, échangent les thèmes, se glissant dans une savante structure dont leur équilibre parfait doit assurer la pleine lisibilité. Il est permis d’y voir les plus beaux duos instrumentaux conçus par Brahms, avec les Sonates pour clarinette op. 120.
Une discographie de luxe
Les grands archets du siècle (Kogan, Francescatti, Oïstrakh, Milstein, Stern, Szeryng, Grumiaux, Perlman, Zuckerman, Kremer) ont tenu à graver ces pages où ils ont tous plus ou moins échoué à traduire la lumière, le chant, la puissance sous-jacente et les humeurs changeantes du triptyque, laissant la part belle à Josef Suk et Julius Katchen (Decca, 1967) qui dominent la discographie depuis près de soixante ans.
Plus près de nous, les versions importantes de Viktoria Mullova et Piotr Anderszewski (Decca, 1995), magistraux mais parfois un rien austères, et d’Alina Ibragimova et Cédric Tiberghien (Hyperion, 2018), extrêmement sophistiqués et d’une introspection parfois excessive, constituent des points de repère majeurs, avec, un cran en-dessous, la gravure française de Pierre Fouchenneret et Éric Le Sage (B Records, 2018) étonnants de décontraction, avec moins de visées spéculatives (et spéculaires), d’une humble et idyllique sérénité.
La complicité du duo Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin
Andrew Wan, premier violon solo de l’Orchestre symphonique de Montréal, et l’éminent pianiste Charles Richard-Hamelin forment un duo bien rôdé depuis plusieurs années. On leur doit déjà, chez le même éditeur, deux remarquables intégrales des sonates pour violon et piano de Beethoven et de Schumann. Leur parfaite complicité est un bonheur de tous les instants.
C’est le versant solaire de ces œuvres qu’ils ont choisi d’exposer : tout rayonne de couleurs mordorées, presque violentes parfois, mais aussi baignées d’ombre, les graves et le médium somptueux du violon (un Michel Angelo Bergonzi de 1744) se mariant idéalement à un piano incroyablement plastique, au modelé à la fois liquide et galbé, ployé en phrasés de rêve. L’approche ouvertement narrative assure une tension haletante et un suspense constants : les interprètes n’oublient jamais que ces pages sont nourries de la substance de nombreux lieder de Brahms que le compositeur retravaille ici avec un art consommé.
Les phrasés sont d’une générosité concentrée, puissante, idéalement rhétorique, jamais au détriment de l’intelligence conjuguée de la lettre et de l’esprit, pénétrante, ni de la respiration, soutenue par des tempi généralement modérés qui laissent la phrase brahmsienne et ses multiples ramifications se déployer avec un naturel confondant. Ceci dans un esprit à la fois magistral et enflammé, euphorique et farouche. La prodigalité thématique de la Sonate n° 1, les rêveries impulsives et les difficiles demi-teintes de la Sonate n° 2, de bout en bout d’une fervente émotion, la fantaisie parfois imprévisible de l’automnale Sonate n° 3 se révèlent aussi flagrantes qu’assimilées.
Voilà du Brahms dans le texte, d’un lyrisme immense et d’une grandeur quasi symphonique qui devrait désormais s’imposer comme un incontournable moderne depuis Suk et Katchen.
La prudence excessive des Kaplan père et fils
Dans un tel contexte, la parution simultanée de la version des Kaplan père et fils tourne malheureusement à leur désavantage. Ce partenariat de circonstance, les deux artistes jouant rarement ensemble (et jamais auparavant en studio), produit un résultat pour le moins mitigé, le fils (David, au piano) s’effaçant trop systématiquement devant son père dont il apparaît davantage l’ombre portée (assez banale) que le partenaire actif. Ce chant à une seule voix, d’une modération expressive et d’une modestie qui trahissent une excessive prudence glisse à la surface du texte avec un manque d’ampleur et de passion frisant l’indifférence.
Chaque mouvement semble conçu comme un pâle épigramme, oublieux de la dynamique d’ensemble et de la construction dramatique de chaque sonate, indifférenciée. Cela piétine beaucoup, musarde sans ligne directrice : Adagio de la Sonate n° 1, Andante tranquillo ou finale de la Sonate n° 2 où tous les thèmes secondaires passent à la trappe ; mouvements centraux de la Sonate n° 3, alternant un inexplicable ennui et des lourdeurs répétitives, à l’instar du finale, trop décousu. Ce qui ferait un concert passable ne résiste évidemment pas à l’épreuve du disque et des écoutes répétées. À oublier.
CHOC Classica
Informations pratiques
- Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
- Œuvres : les 3 Sonates pour violon et piano
- Interprètes : Andrew Wan (violon), Charles Richard-Hamelin (piano)
- Label : Analekta AN29027 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2025
- Durée : 1 h 11 min
Informations pratiques
- Compositeur : Johannes Brahms (1833-1897)
- Œuvres : les 3 Sonates pour violon et piano
- Interprètes : Mark Kaplan (violon), David Kaplan (piano)
- Label : Orchid Classics ORC100454 (1 CD)
- Date d’enregistrement : 2024
- Durée : 1 h 09 min
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Portrait de VanessaWagner - Copyright : Laura Bonnefous
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