L’austère beauté du crépuscule de Stravinsky

Published On: 10 avril 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Daniel Reuss et ses musiciens offrent un impressionnant panorama des dernières pièces, souvent spirituelles, du compositeur où la précision du geste égale l’intensité de l’expression.

Après trois ans de travail, Stravinsky achevait en 1951 son œuvre la plus développée, l’opéra The Rake’s Progress, adieu à trente ans de néo-classicisme, rassemblant en une étincelante synthèse deux siècles d’opéra. Peu après, il s’engagea dans la voie aussi étroite que périlleuse du sérialisme, s’exposant aux railleries de la jeune génération post-webernienne et au mépris des conservateurs qui n’y lurent que l’opportunisme ou le snobisme d’un créateur à bout de souffle. C’est mal comprendre la personnalité musicale de Stravinsky.

Il ne se convertit point au dodécaphonisme, mais le convertit à ses propres exigences de toujours, l’absorba en quelque sorte dans son style propre, demeuré inchangé, malgré les apparences, depuis la bombe du Sacre du printemps ou des Noces. Il n’a pas, pour ainsi dire, pris le train en marche, c’est le train qui est venu à lui, conservant les mêmes exigences, la même fidélité aux origines russes, transcendées par la recherche de l’archétype. À cet égard, l’inclusion par Daniel Reuss de l’« Otche nash » (Notre Père) harmonisé par Stravinsky sur la prière orthodoxe traditionnelle en vieux slavon en est la lumineuse démonstration.

Une anthologie de pages essentielles du Stravinsky tardif

Unique par son ampleur, la présente anthologie réunit les pages parmi les plus marquantes de cette période, essentiellement religieuses ou commémoratives. Musiques raréfiées, réduites à la concision du strictement essentiel, fondées, au-delà du maniement très personnel de la série de douze sons, sur des formes archaïques savamment modelées, synthèse de plus de cinq siècles de musiques occidentales.

Inspiration sévère, d’une intimidante verticalité, regroupements instrumentaux inusités, se ressourçant aux mystiques de Tallis, Gesualdo, Victoria, structures par blocs, en symétries et antiphonies, prédominance de l’écriture en canons, plastique régnant sans partage sur des apparences abstraites, où le dénuement atteint à l’élévation la plus haute.

Trois chefs-d’œuvre

In Memoriam Dylan Thomas (1954), composé en hommage au poète mort à 39 ans, avec lequel Stravinsky envisageait une collaboration : deux canons funéraires antiphoniques (quatuor à cordes et trombones) encadrant l’admirable poème de révolte Do not go gentle into that good night écrit par le poète à la mort de son père. L’extrême beauté plastique et l’émotion vibrante de l’admirable solo du ténor rappellent les monologues de Tom dans The Rake’s Progress.

Threni (1957), œuvre de contrition et de pénitence sur les lamentations du prophète Jérémie, déjà mises en musique (également dodécaphonique) par Křenek en 1941, puisée aux sources les plus austères du plain-chant combinées à la technique sérielle en une algèbre vertigineuse. L’une de ses partitions les plus intimidantes, d’une envergure immense, dont l’âpre grandeur vise à l’intemporel, d’une terrible difficulté pour les voix (six solistes et un chœur mixte). L’orchestre, jamais utilisé en tutti, omet les trompettes mais inclut un sarrusophone et un bugle contralto.

Les Requiem Canticles (1966) étaient considérés par Stravinsky comme son testament artistique, dont l’Introitus de l’année précédente, pour chœur d’hommes et ensemble de chambre, bien qu’indépendant, procède directement. L’orchestre omet hautbois et clarinettes mais inclut le vibraphone, le piano, le xylophone, les cloches, la harpe et le célesta qui illuminent la fin d’une lueur nacrée. Le texte emploie des extraits de la séquence de la messe des morts latine, avec un important solo de basse dans le « Tuba mirum ».

Parmi les autres pièces brèves, dont l’admirable Épitaphe (1959) en double canon pour flûte, clarinette et harpe ou l’In Memoriam Raoul Dufy, pour quatuor à cordes de la même année, on notera les Deux Chants Sacrés, rarissime orchestration de deux lieder du Spanisches Liederbuch de Hugo Wolf, bouleversant dernier opus (1968) du compositeur méditant sur sa propre fin.

L’interprétation exigeante de Daniel Reuss

Daniel Reuss et son très virtuose ensemble font scintiller le grain du marbre dont ces pièces sont faites avec une lumineuse objectivité, laissant l’auditeur seul atteindre, par sa sensibilité propre, leur substance profonde, pénétrer l’enveloppe pour communier avec leur vie secrète. C’est très exigeant, mais infiniment gratifiant. Parmi les chanteurs, tous excellents, on remarquera la ligne impeccablement pure du jeune ténor Guy Cutting, spécialiste de Bach, dans In Memoriam Dylan Thomas et l’émouvante prestation de Marianne Beate Kielland dans les Wolf, qui restitue avec une sensibilité aussi tenue que pénétrante leur éclairante plongée dans les ténèbres.

On rêve d’une suite incluant A Sermon, a Narrative and a Prayer (1961), les Variations in memoriam Aldous Huxley (1964), le Canticum Sacrum (1956) et Abraham et Isaac (1963).

Informations pratiques

  • Compositeur : Igor Stravinsky (1882-1971)
  • Titre : Late Works
  • Œuvres : In Memoriam Dylan Thomas. Threni. Requiem Canticles…
  • Interprètes : Cappella Amsterdam, Noord Nederlands Orkest, Daniel Reuss (direction)
  • Label : Pentatone PTC 5187489
  • Date d’enregistrement : 2024
  • Durée : 1 h 13 min

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