Sur son Stradivarius aux cordes en boyau, le violoncelliste anglais aux racines russes possède le jeu le plus narratif qui soit. Rien pour l’ego, tout pour la musique.

Qu’est-ce qui vous intéresse en premier chez un jeune musicien ?
J’aime entendre une voix personnelle. Bien sûr, une voix qui a étudié les harmonies, les structures d’une pièce, tout ce qui soutient une interprétation. Mais je suis d’abord intéressé par la relation individuelle qu’entretient le musicien avec la musique.

Quelle est la différence entre un musicien et un artiste ?
[Rire] Intéressant. Un bon musicien est un artiste, je dirais. Il y a ceux qui jouent de leur instrument, plus ou moins correctement, qui ont une vague idée de l’œuvre, et ceux qui regardent chaque phrase en profondeur pour comprendre ce qu’elle signifie, où elle les mène.

On cite souvent en exemple l’école russe
et l’école française de violoncelle. Qu’en pensez-vous ?

Chaque grand artiste dépasse l’école dont il est issu. Je ne dis pas que ce n’est pas important mais c’est juste une matrice. Les compositeurs comme Fauré ou Ravel viennent de l’école française et l’ont transcendée. Il en va de même pour les interprètes. Si je dois citer deux violoncellistes du xxe siècle, Pablo Casals et Daniil Chafran, l’un est catalan, l’autre russe, mais ils s’élèvent au-dessus de leur foyer national. Cela dit, je n’aime pas que tout soit centré sur l’interprète. L’important, c’est d’abord la musique et le compositeur.

Quelle est la qualité maîtresse
d’un interprète ?

Sa capacité à entrer dans l’œuvre. Au théâtre, on ne veut pas voir l’acteur, on veut croire au personnage, au Roi Lear ou à Lady Macbeth. Pareil pour un pianiste qui joue une sonate de Beethoven : on veut juste être happé par la musique de Beethoven. Le vrai musicien se dissout dans l’œuvre.

Isserlis ©Kevin davis

Crédit photo : Kevin davis

Que préférez-vous entre une belle sonorité
ou un phrasé imaginatif ?

Vous pouvez deviner ma réponse. Il ne suffit pas d’avoir une belle voix pour être un bon acteur. Bien sûr, j’aime le beau son, je n’aime pas la laideur, sauf si la musique le demande. La beauté est une grande source d’inspiration.
Comment faire chanter le violoncelle ?
Je dis souvent aux jeunes musiciens : « Jouez cette phrase comme si vous la chantiez sous la douche. Simplement, comme vous l’entendez dans votre tête. » Ça donne souvent une bonne direction pour trouver la forme naturelle. Chanter est très important. Les instrumentistes gagnent à écouter les grands chanteurs et à les imiter.

Qu’est-ce qui est le plus difficile en musique : chanter ou parler ?
Ça dépend de qui vous êtes. Le violoniste et chef d’orchestre hongrois Sándor Végh aimait rapporter ce que lui avait dit Chaliapine : « Vous chantez magnifiquement, mais vous ne parlez pas. » Cette remarque a eu un grand effet sur lui. Il a donc appris… à parler, et c’est devenu l’un des jeux les plus merveilleux que j’ai eu la chance d’entendre.

Isserlis © Satoshi Aoyagi

Crédit photo : Satoshi Aoyagi

Le talent et le succès ne vont pas forcément
de pair. N’est-ce pas injuste ?

Bien sûr que c’est injuste. Je connais des artistes très doués qui n’ont pas de boulot et d’autres qui se prétendent de grands musiciens et qui trompent leur monde. C’est insupportable, mais ça a toujours été comme ça. Mozart est mort dans la misère et seul. Si le propos est d’impressionner au lieu de toucher en profondeur, c’est très limité. Parfois on choisit les mauvais et le public s’en contente, mais heureusement certains s’en rendent compte.

Parmi les œuvres que vous avez créées, y en a-t-il une qui soit votre portrait musical ?

Je pense à Protecting Veil de John Tavener (1944-2013). C’est drôle parce qu’on ne s’est jamais rencontrés. Sinon j’ai créé et beaucoup joué Lieux retrouvés, pour violoncelle et piano (ou orchestre), de Thomas Adès. J’aime beaucoup la musique de Kurtág qui m’a écrit quatre pièces en ayant ma sonorité en tête. Je me sens très proche de lui.

Avez-vous besoin de temps pour vous approprier une œuvre nouvelle ?
Je ne suis pas quelqu’un qui apprend rapidement. Par exemple, j’ai joué une sonate de Boccherini à Noël, mais je ne l’enregistrerai pas avant l’automne prochain. J’ai besoin qu’on cohabite un peu ensemble. Si l’on tombe amoureux d’une personne au premier rendez-vous, il faut néanmoins du temps pour se sentir à l’aise avec elle.

En masterclasse, comment vous comportez-vous ?
Comme un artiste qui vient échanger avec d’autres artistes. Souvent, je pose beaucoup de questions. Pourquoi faites-vous ça ? Qu’a voulu dire le compositeur ? Cet effet vient-il des doigts ou de la tête ? Tous les musiciens n’apprécient pas forcément cette manière de faire, surtout s’ils n’ont pas la réponse. Je pousse les gens à se justifier, je vais les chercher dans leurs retranchements, je les incite à se révéler, à expliciter leur pensée, quand ils en ont une.

Pourquoi êtes-vous si attaché à Daniil Chafran ?
Je n’ai pas été son élève, mais j’aime la liberté de son jeu. Avec lui, on ne sent pas les règles, tout vient du cœur. Toutes ses notes viennent sans effort et son jeu parle au plus profond de l’être. Chez certains grands violoncellistes, je sens surtout l’effort et j’ai l’impression de côtoyer des sportifs… Chafran, c’est juste une âme russe, même s’il ne joue pas seulement la musique russe.

En quoi êtes-vous différent du jeune musicien que vous étiez ?

Je m’intéresse plus à l’harmonie et à la structure qu’autrefois. Je ne peux pas vraiment dire comment je jouais Dvořák la première fois, il y a cinquante ans. On ne se voit pas vieillir, c’est en regardant une photo ancienne qu’on s’aperçoit qu’on a changé. Je n’ai pas subi d’évolution radicale, c’est une prise de conscience progressive.

Aimez-vous répéter ?
J’adore les répétitions quand ça se passe avec des personnes d’un bon niveau et sans ego démesuré. J’adore parler musique avec des jeunes musiciens. À mon âge, c’est bien de partager. Comme dans une soirée à laquelle on est invité, il y a des gens à qui l’on n’a plus rien à dire au bout de trente secondes et d’autres avec qui on peut passer la nuit à parler.

En France, un livre fait polémique. Son titre : Le Talent est une fiction. Qu’en pensez-vous ?[Rire] Ça sonne typiquement « intellectuel français ». Pardon, je plaisante. J’adore la France, ma fiancée est française, mais on y trouve des gens idiots comme partout et cette pensée me semble vraiment idiote. Je suis d’ailleurs surpris quand je rencontre des Français cultivés qui n’aiment pas Fauré ou Saint-Saëns. Je trouve ça fou. Leur musique est magnifique. J’ai entendu récemment un concert entièrement consacré à Saint-Saëns, c’était prodigieux. Quant à Fauré, il est pour moi l’un des plus hauts génies de la musique. J’ai d’ailleurs appelé mon fils Gabriel en son honneur. J’espère enregistrer toute sa musique de chambre, surtout les dernières œuvres.

Le centre du monde musical a été à Vienne,
à Paris, à Budapest, à Moscou… Où se
trouve-t-il aujourd’hui ?
À Berlin ! Il y a tellement de grands orchestres, de grandes salles, de musiciens qui y vivent. Londres est formidable, malgré ce fichu Brexit, mais il manque une grande salle. C’était mieux dans les années 1860. Quant à Paris, j’aurais aimé y vivre au début du xxe siècle.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur l’avenir de la musique classique ?
À en juger par la réaction du public après la crise du Covid, je me dois d’être optimiste. Pendant le confinement, les gens étaient désespérés d’être privés de concerts. J’ai d’ailleurs donné un concert sans public à Wigmore Hall et les réactions (à distance) ont été extraordinaires. C’était très touchant. Par la suite, mon premier vrai concert a eu lieu dans un café devant vingt-cinq personnes. J’ai joué deux Suites de Bach. Des gens sont venus à moi, en larmes. Pour leur première sortie après des semaines d’enfermement, ils ont choisi d’écouter du Bach. C’est une musique si réconfortante. L’effondrement de l’éducation musicale en Angleterre et en Amérique est un désastre, mais la musique classique, elle, ne mourra jamais. Elle est trop importante.