Schumann par Lugansky : quand lyrisme et maîtrise se rencontrent

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Published On: 6 mars 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Un album dans lequel Nikolaï Lugansky révèle la richesse émotionnelle des œuvres de Schumann, entre lyrisme romantique et puissance expressive du piano.

On le sait plus princier que guerrier. Nikolaï Lugansky nous surprend donc quand dans le Hastig de la grande Humoresque op. 20 de Schumann, il se laisse soudain emporter par une passion qui n’est pas loin de le faire déraper. Il laisse la musique prendre la parole sans apparemment la tenir sous contrôle. Illusion, bien sûr, privilège des grands maîtres qui peuvent se dédoubler, prendre tous les risques, au risque de se perdre.

Lugansky avait connu de telles bouffées émotionnelles dans le Carnaval de Vienne qu’il joue depuis l’enfance, donnant à cette œuvre moins aimée que les autres grands opus schumanniens, une dimension épique et sentimentale très Souffrances du jeune Werther. Beaucoup moins dents serrées qu’un live pirate, enregistré on ne sait où et on ne sait quand (Vienne, 1962 ?), de Sviatoslav Richter autrefois révélé en microsillons par la Bruno Walter Society, moins quintessencié qu’Arturo Benedetti Michelangeli à Londres en 1957, lors d’essais pour EMI, révélés par Testament bien plus tard, Lugansky y est plus « schumannien ».

Son interprétation ne fait pas fi de cette sentimentalité romantique allemande qui donne à cette suite de pièces un caractère humain — jouable à la maison par un jeune apprenti —, que ces grands du passé pulvérisaient. Pourtant, Lugansky, dans le Finale, donne au piano un éclat cuivré et fait sonner les basses avec un éclat fabuleux, en rien inférieur au leur.

Un jeu entre réserve et gouffres

Comment fait Lugansky pour être le cartographe qui dessine de haut les œuvres, le peintre qui en efface les contours pour les fondre dans la couleur, et le narrateur qui les inscrit dans le temps ? Il y a de la magie dans ce jeu naturellement réservé et pudique qui en un instant peut ouvrir des gouffres qui laissent entrevoir ce que ces œuvres peuvent avoir de mystérieux, d’insaisissable, de fuyant et de tragique.

Tout jeune déjà, il consacrait un disque entier à Schumann dont il donnait de la Sonate n° 1 en fa dièse mineur (Piano Classics, 1994) une version qui n’était pas sans rappeler celle de Maurizio Pollini (Deutsche Grammophon, 1973) et le souvenir que nous avions d’une interprétation parisienne du pianiste italien, association idéale de la forme et de l’expression, du projet et de l’abandon à l’instant, du lyrisme et de la pure beauté sonore.

Trente ans plus tard, revenant à ce compositeur jamais abandonné en public, le pianiste né en 1972 semble avoir déployé ses ailes : il est toujours le même, mais son jeu s’est élargi, a gagné en imagination sonore, son piano est devenu un orchestre, un chœur qu’il dirige du clavier et dont la ligne vocale fait se répondre les chanteurs d’un duo imaginaire. Il faut l’entendre colorer la polyphonie schumanienne, écouter les voix intérieures pour comprendre là l’envergure musicale d’un artiste qui est de ceux qui dominent notre époque.

Une Fantaisie en kaléidoscope d’humeurs et de couleurs

Sa Fantaisie op. 17 de Schumann ne dit pas tout la première fois qu’on l’écoute, si tant est qu’elle dise tout les fois suivantes. Sa vision est organique, moins effervescente et passionnée dans le premier mouvement, moins course effrénée et déséquilibrée dans le deuxième que profonde, tendre et chaleureuse, intelligible dans l’exposé formel du premier et raisonnablement triomphale dans le second. Mais le troisième, digne de Nelson Freire, en concert à Toronto en 1984 (Philips, malheureusement indisponible), est d’une largeur de phrasé, d’une sensualité et d’un mysticisme de caractère qui font oublier qu’on est en studio… même si l’on pense que Lugansky est tellement pianistiquement sûr qu’il gagnerait à être enregistré en public.

À la seconde écoute de cette Fantaisie, on le suit plus loin encore dans l’exploration de cette grande pièce schumanienne moins énigmatique que l’Humoresque dont il exalte le kaléidoscope d’humeurs, de couleurs, de climats sans cesse changeants, épousant les méandres d’une musique fuyante s’il en est, cyclothymique, parfois perdue « dans un rêve qui se poursuit » comme le disait si justement Alfred Cortot de la fin des Scènes d’enfants.

Informations pratiques

  • Compositeur : Robert Schumann (1810-1856)
  • Œuvres : Fantaisie. Carnaval de Vienne. Humoresque
  • Interprète : Nikolaï Lugansky (piano)
  • Label : Harmonia Mundi HMM 902753 (1 CD)
  • Année d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 24 min

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