L’étonnant Benoît
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Collaborateur historique de Classica, producteur emblématique de France Musique, écrivain qui aimait questionner son époque et en moquer les travers, Benoît Duteurtre nous a quittés le 16 juillet dernier à l’âge de 64 ans.

Crédit photo : Radio France / Christophe Abramowitz
« Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle, à des choses sans importance pour vous… » Rien ne peut mieux définir Benoît Duteurtre que ce refrain de Charles Trenet. Fidèle à des amis avec lesquels il déjeunait régulièrement, en dépit d’un travail colossal, littéraire et musical. Fidèle à d’anciennes gloires déchues. Fidèle à sa famille (il était l’arrière-petit-fils de René Coty). Fidèle à des personnes dans le besoin, qu’il aidait discrètement. Fidèle à un art de vivre dénué de snobisme. Il ne supportait pas de voir disparaître un monde qu’il aimait. Un certain Paris dont il arpentait les rues avec gourmandise. Celui de Stravinsky, Doisneau, Renoir, Hemingway, ou Joséphine Baker. Des grands cafés aux petites églises, des bordels aux bords de Seine où il habitait. Mais il aimait aussi la campagne. Les Vosges, berceau de sa famille, où il est mort. La Normandie où il est né. Terre d’écrivains. Résidence d’Offenbach.
Il adorait le luxe des vieux palaces autant que les petites fermes qui sentent la bouse de vache. Il cultivait la camaraderie à l’ancienne, avec un style fait de modestie, d’intelligence, d’humour. Il était allergique à une modernité brutale, méprisante et prétentieuse qu’incarnait Pierre Boulez à ses yeux. Dénonçant son pouvoir, il a défendu l’opérette, la chanson, la fantaisie, tout ce qui allège la vie sans l’abaisser. Il militait pour préserver ce qu’une élite française voulait cacher sous la table. Il déchiffrait les sonates de Beethoven et de Mozart, mais pestait qu’on ne jure que par la musique allemande sans connaître Darius Milhaud ou Francis Poulenc. Il n’aimait pas les idéologies à la mode. On l’a traité de « réactionnaire ». L’avenir lui a donné raison. Le journal Le Monde a jugé « révisionniste » son Requiem pour une avant-garde. Il a gagné son procès. Il chérissait Marie Dubas, Pauline Carton et Yvonne Printemps, mais vitupérait les leçons d’un néo-féminisme loin de Louise Michel.
Il aimait rappeler qu’André Messager avait dirigé la première de Pelléas et Mélisande et composé Véronique ou L’amour masqué. Il aimait ce mélange. Du reste, lui-même était un drôle de zèbre qui a commencé sa carrière en écrivant des nouvelles pour la revue L’Infini et des articles dans Playboy, tout en gagnant sa vie en jouant Chopin dans un cours de danse classique. Il œuvrait pour un art de la légèreté qui avait connu son sommet à la Belle Époque et aux Années Folles. Il plaçait Duke Ellington au même rang qu’Olivier Messiaen, Maurice Leblanc à hauteur de Proust ou Céline, Il chérissait Erik Satie, Alphonse Allais, Sacha Guitry, la gouaille d’Arletty et la tendresse de Bourvil.
Dans son émission, sur France Musique, « Étonnez-moi, Benoît », il invitait Suzy Delair, Charles Aznavour, Michel Legrand, mais aussi une ancienne speakerine, un arrangeur, un vieil impresario. Tous ceux qui pouvaient faire revivre un paradis perdu. Noces de Stravinsky côtoyait Mireille et Jean Nohain, le rock de James Brown ou la voix de Barry White. Il était proche de Kundera et de Sempé. Et de centaines de gens « sans importance pour vous ». Au début de l’été, il invitait des amis chez lui. On y croisait des gens merveilleux. Houellebecq ou un écrivain sans succès mais qui connaissait Yvette Guilbert par cœur.
Il avait la passion de la vie et tenait le sentimentalisme à distance, tout en étant pétri de mélancolie. Il était un ami attentionné comme on n’en voit plus. Un amant scrupuleux, responsable. Sans illusion sur les choses, mais d’un optimisme inoxydable et d’une fiabilité à toute épreuve. Fidèle !




