Raphaël Pichon : « Dans la Passion selon saint Jean on n’a pas le temps de respirer »

Published On: 20 mars 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Après la Passion selon saint Matthieu en 2021, Raphaël Pichon a enregistré l’an dernier, toujours avec son ensemble Pygmalion, la Passion selon saint Jean que Harmonia Mundi publie ce jour. Le chef confie à Classica sa vision de cette œuvre saisissante.

Il existe plusieurs versions de la Passion selon saint Jean. Comment choisir ?

Pour moi, la question ne se pose pas. Bach a largement mûri sa partition avant de la faire entendre le 7 avril 1724, le Vendredi saint, en l’église Saint-Nicolas à Leipzig. Les autres versions ne sont que des aménagements nécessités par des questions pratiques.

Avant la durée et la disposition chorale et instrumentale, ce qui différencie, en premier lieu, les deux passions c’est bien le texte, n’est-ce pas ?

Oui, c’est évident. Bach a posé un œil de théologien sur le récit des deux évangélistes et en a adapté sa musique. Il a conçu ces deux passions l’une par rapport à l’autre. La Passion selon saint Jean est l’œuvre d’un témoin direct et plonge le lecteur dans l’action et la réaction. La Passion selon saint Matthieu installe une distance car elle relève de la transmission, d’un témoignage indirect. Elle se montre alors plus contemplative. Les deux partitions se complètent.

Les deux chœurs introductifs distinguent d’emblée les deux œuvres, non ?

Oui, incontestablement. Ce sont les deux plus grands chœurs jamais écrits par Bach et ils se montrent bien différents. Celui de la Passion selon saint Jean ressemble à une coulée de lave qui charrierait toute la folie humaine. L’introduction instrumentale nous plonge instantanément dans un environnement violent, de tumulte et d’humiliation. On s’attend alors à entendre émerger un cri, un appel, du chœur mais Bach fait apparaître un Christ en majesté, c’est-à-dire la raison même de ce sacrifice. C’est un coup de génie rhétorique.

Comment le chœur doit-il alors faire entendre ce « Herr », ce « Seigneur », après la tension accumulée dans l’introduction orchestrale ?

Au-delà de la difficulté de la musique, du soin nécessaire apporté à la diction, il doit faire entendre cette vérité, cette lumière, cette couleur qui jaillit de l’obscurité. Même si on ne comprend pas le texte, on doit être saisi, ébranlé par ce choc, tellement brutal, tellement net. Comme toujours, Bach n’est jamais unilatéral et fait évoluer sa musique entre ombre et lumière. Il a bien compris le message johannique qui célèbre la majesté du Christ derrière sa souffrance.

Dans ce chœur introductif, comment faut-il gérer le Da Capo, la reprise ? Que dire après ce premier choc ?

Rien n’obligeait Bach à effectuer cette reprise. Mais il le décide en réponse à une conception trinitaire de cet épisode. Il y a d’abord l’exposition du drame, du conflit, puis une crise, un moment d’humilité où est évoquée la « grande bassesse » (« in der größten Niedrigkeit ») et suggère la Crucifixion à venir. La reprise achève la révolution : Bach pense déjà au troisième jour et annonce Pâques.

Le texte, ce témoignage direct, dans la Passion selon saint Jean, dicte-t-il alors l’interprétation ?

Plus court, plus ramassé, plus compact, plus vigoureux, ancré dans la réalité, le texte confère alors une énergie considérable à cette histoire de chair et de sang. Le livret de la Passion selon saint Matthieu effectue en revanche des allers-retours entre la réalité et la méditation. Les interprétations doivent nécessairement traduire cette différence fondamentale. Dans la Saint Jean, le récit se montre plus dramatique et emploie un langage plus opératique dans un mouvement qui vous happe. On regarde droit dans les yeux la réalité. On n’a pas le temps de respirer. On appuie seulement sur « Pause » au début de la seconde partie, après l’arrestation de Jésus.

L’instrumentation pose-t-elle des questions ?

Non, pas particulièrement. L’arioso pour basse « Betrachte, meine Seel’ » requiert un luth. La logique veut alors qu’il soit utilisé durant toute l’œuvre et qu’il participe à la basse continue, rejoignant ainsi, entre autres, le clavecin. Il est d’ailleurs probable que Bach a dirigé cette Passion depuis le clavecin. L’ensemble de la partition rappelle quel magicien du timbre il est et qu’il choisit toujours les instruments avec discernement.

Qu’attendez-vous de l’Évangéliste ? Ce ténor doit-il raconter ou vivre son texte ?

J’attends un être humain capable d’embrasser cette histoire dans toute sa complexité et, idéalement, qu’il en ait une vision luthérienne, ce qui est le cas de Julian Prégardien. Il faut trouver un équilibre, transmettre sans surjouer, naviguer entre humanité et objectivité.

La Passion selon saint Jean, dramatique, construite sur un texte puissant, s’approche-t-elle de l’opéra sacré ?

En aucun cas ! Elle dépasse de très loin le cadre de l’opéra. C’est une œuvre bien plus grande que nous, que le théâtre. Cet oratorio repose sur un immense récit qui définit encore notre monde contemporain, un récit qui dépasse les frontières religieuses et qui rappelle la quête de la lumière.

Il ne faut donc pas des chanteurs d’opéra pour interpréter cette musique ?

Les chanteurs doivent d’abord être capables de chanter une musique très difficile, d’écriture instrumentale, de déjouer les pièges techniques pour se concentrer sur le texte et son message. Ils doivent avoir la capacité à chanter en êtres humains, à faire écho à ce que Bach veut dire. Chaque air est soumis à une architecture très précise, à une articulation subtile, à des jeux de rupture, à des règles rhétoriques clairement définies.

Comment appréhender la toute fin de cette Passion selon saint Jean ? À la différence de la Saint Matthieu qui s’achève sur un chœur, elle enchaîne un chœur et un choral.

Je me souviens avoir été très frappé par cette succession quand, enfant, j’ai chanté cette Passion. Bach réussit un coup de génie un peu théâtral. On quitte le récit pour s’ancrer dans le quotidien. On retourne à ici et maintenant. Il termine sa Passion sur un choral, c’est-à-dire une mélodie que, alors, tous les fidèles connaissent. Ce choral fait entrer la lumière de Pâques, évoque la Résurrection et ouvre sur une perspective heureuse. Il est en mi bémol majeur, comme l’ouverture de La Flûte enchantée de Mozart et son idéal des Lumières.

Informations pratiques

  • Compositeur : Johann Sebastian Bach (1685-1750)
  • Œuvre : Passion selon saint Jean
  • Interprètes : Julian Prégardien (ténor, Évangéliste), Huw Montague Rendall (baryton, Jésus), Ying Fang (soprano), Lucile Richardot (alto), Laurence Kilsby (ténor), Christian Immler, Étienne Bazola (basses), Pygmalion, Raphaël Pichon (direction)
  • Label : Harmonia Mundi HMM 902774.75 (2 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 55 min

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