Marie Jacquot, entre opéra et grands orchestres

Published On: 28 août 2026|
Temps de lecture : 10 minutes

De Chartres à Vienne et de Copenhague à Cologne, la jeune cheffe française raconte un parcours international et une conception profondément collective de la direction d’orchestre.

Marie Jacquot s’est imposée en quelques années parmi les cheffes les plus demandées de sa génération. Après des études de trombone en France, elle poursuit sa formation en direction d’orchestre à Vienne et à Weimar, avant de construire une grande partie de sa carrière en Allemagne. Première Kapellmeisterin à Würzburg puis au Deutsche Oper am Rhein (Düsseldorf et Duisburg), elle développe rapidement une activité internationale qui la conduit aujourd’hui aussi bien sur les scènes lyriques que dans les grandes salles de concert.

Depuis la saison 2024-2025, elle est directrice musicale du Théâtre royal danois de Copenhague et première cheffe invitée de l’Orchestre symphonique de Vienne. À partir de la saison 2026-2027, elle prend une nouvelle responsabilité majeure : celle de Chefdirigentin de l’Orchestre symphonique de la Radio WDR [Westdeutscher Rundfunk] de Cologne dont elle devient la première femme à occuper le poste. Son mandat débute les 17 et 18 septembre à la Philharmonie de Cologne, avec un programme réunissant Wagner, Chopin, Augusta Holmès et Scriabine.

La nouvelle saison illustre parfaitement cette double identité artistique, entre les répertoires lyrique et symphonique. Après Werther de Massenet à Copenhague, du 11 septembre au 10 octobre, Marie Jacquot retrouvera l’Orchestre philharmonique de Londres les 2 et 3 octobre, avant de poursuivre en octobre sa collaboration avec l’Orchestre symphonique de la WDR à Cologne, Linz, Innsbruck, Salzbourg et Hambourg.

Vous avez pratiqué le tennis à un niveau très élevé avant de vous consacrer pleinement à la musique. Qu’est-ce que le sport vous a appris ? Vous sert-il encore aujourd’hui comme cheffe d’orchestre ?

Marie Jacquot : Le tennis m’a énormément appris. D’abord la discipline : savoir organiser son temps de travail et accepter que les résultats ne viennent pas toujours au même rythme. Parfois, les progrès sont très rapides, parfois ils prennent beaucoup plus de temps. Il faut donc apprendre à gérer la frustration, comme lorsque l’on perd un match. La dimension mentale est également très importante. Au tennis, lorsqu’on fait une faute, on peut avoir l’impression que c’est la fin du monde. Mais le match continue. En musique, personne ne « perd », mais on peut perdre la connexion avec le moment présent. Il faut alors savoir laisser les erreurs derrière soi pour pouvoir revenir au présent et penser à ce qui vient ensuite.

La direction d’orchestre est également une activité très physique. Le tennis m’a appris à connaître mon corps, à rester en forme, mais aussi à m’adapter et à réagir rapidement. Et puis il y a la vie collective : dès mon enfance, les tournois m’ont habituée à voyager, à dormir avec d’autres personnes, à vivre en communauté. Toutes ces expériences me servent aujourd’hui.

En plus du tennis, vous avez abordé la musique par le trombone et votre passage à la direction d’orchestre semble presque le fruit d’une rencontre fortuite. Comment cette vocation est-elle née ?

M.J. : Je ne pensais absolument pas devenir cheffe d’orchestre ! Je voulais être joueuse de tennis et, en musique, je voulais devenir tromboniste. J’ai commencé la musique assez tard, à 15 ans, et je n’étais pas issue d’une famille de musiciens. Dans mon petit conservatoire, à Lucé, près de Chartres, un professeur que j’admirais énormément venait justement d’ouvrir une classe de direction d’orchestre. Je lui avais demandé si je pouvais prendre des cours de musique et il m’a proposé d’essayer la direction d’orchestre. Ce qui me fascinait surtout chez lui, c’était sa passion. Je suis toujours profondément impressionnée par les personnes qui vivent leur passion avec intensité, que ce soit pour le vin, le café ou n’importe quoi d’autre. J’avais envie de passer du temps avec cet homme et d’apprendre auprès de lui, aussi bien la musique que la vie.

La direction d’orchestre m’a immédiatement attirée par son aspect corporel. Les mouvements sont très physiques et, d’une certaine manière, pas si éloignés du tennis : il faut dissocier les bras, être capable de faire certains mouvements presque sans y penser. Si l’on réfléchit trop à ses gestes, les oreilles ne fonctionnent plus. Puis la musique a grandi en moi. J’ai beaucoup joué dans des orchestres d’harmonie, et cette sensation d’appartenir à une communauté a progressivement pris le dessus sur le caractère très individuel du tennis. Finalement, j’ai arrêté le tennis presque naturellement. Je n’ai jamais vraiment eu à choisir : la vie m’a donné certaines possibilités et je les ai saisies.

Vous avez ensuite quitté la France pour étudier à Vienne et construire une grande partie de votre carrière en Allemagne et en Autriche. Vous dites parfois vous sentir davantage européenne que française. Comment cela se traduit-il dans votre manière de faire de la musique ?

M.J. : J’ai quitté la France relativement jeune et je n’ai donc pas un sentiment très fort d’appartenance à une patrie. Mais je préfère aujourd’hui parler d’une appartenance au monde plutôt que d’une identité européenne. L’orchestre offre une image extraordinaire de ce que pourrait être une société idéale. On peut y trouver des personnes venues de tous les pays, avec des âges, des éducations et même des opinions politiques différentes. Mais au bout du compte, nous avons tous le même objectif : faire la plus belle musique possible et donner le meilleur de nous-mêmes au public. C’est cette dimension « communautaire » qui me touche. Malgré toutes nos différences, si nous partageons le même objectif, nous pouvons très bien vivre et travailler ensemble.

Vous concevez justement l’orchestre comme un véritable travail d’équipe. Quelle place le chef doit-il alors occuper dans cette communauté ?

M.J. : Pour moi, c’est vraiment un travail d’équipe. Le chef est un peu comme un entraîneur sportif : il est sur le bord du terrain, mais c’est son équipe qui doit gagner le match. Et, finalement, lorsque les répétitions ont été bien préparées, le chef ne produit aucun son. Quand j’agite ma baguette dans l’air, on n’entend rien ! Je suis donc toujours dépendante de la manière dont l’orchestre joue. Au concert ou à la représentation, c’est l’orchestre qui doit livrer la performance.

Mais lorsqu’on a bien préparé le travail et qu’une bonne relation s’est établie avec le groupe, le chef peut apporter ce moment de magie qui transcende le travail artisanal des musiciens. C’est cela que je recherche : les soutenir pour qu’ils puissent donner encore davantage. Et parfois, cela ne fonctionne pas. Il y a des jours où l’on ne se trouve pas, même avec un orchestre que l’on connaît très bien. Mais c’est normal : nous sommes tous des êtres humains. Aucun jour ne ressemble à un autre. On peut choisir un chemin, mais le paysage change toujours. C’est aussi ce qui rend le spectacle vivant si fascinant.

Vous avez également parlé du chef comme d’un « caméléon ». Est-ce que cela signifie qu’il doit avant tout s’adapter à chaque orchestre ?

M.J. : Absolument. Il y a autant de façons d’être un bon chef d’orchestre qu’il y a de personnalités sur cette planète. Il n’existe pas de mode d’emploi. La direction est profondément liée aux relations humaines, à des choses qui sont très difficiles à mesurer. Nous ne jouons pas nous-mêmes d’un instrument. Nous donnons aux musiciens l’illusion de peindre la musique, mais, finalement, nous ne faisons rien. Nous sommes un peu comme des mimes. Et chaque orchestre attend quelque chose de différent de son chef.

Certains veulent que le chef passe beaucoup de temps avec eux pendant les répétitions, d’autres préfèrent qu’il les laisse jouer. Certains attendent beaucoup d’émotion, d’autres veulent avoir davantage de liberté au moment du concert. C’est pour cela que la chimie entre un chef et un orchestre est si importante. C’est comme lorsqu’on rencontre quelqu’un dans la rue : parfois, on sait immédiatement qu’on pourrait parler pendant des heures ; parfois, après cinq minutes, on ne sait déjà plus quoi dire. Avec un orchestre, c’est exactement la même chose.

Vous dirigez aujourd’hui à la fois des œuvres lyriques et symphoniques. Qu’est-ce qui distingue ces deux expériences ?

M.J. : Ce sont vraiment deux mondes différents. Un orchestre symphonique a besoin que le chef pose les piliers pendant les répétitions. Ensuite, au concert, il a besoin de cette inspiration qui lui permet de jouer librement. Dans un répertoire qui n’est pas trop difficile, un orchestre peut même jouer sans chef. À l’opéra, c’est presque impossible. Il y a les chanteurs, leurs entrées, leurs respirations, les rapports avec la scène. Il y a aussi la rotation des musiciens : certains sont absents, des remplaçants arrivent, et il faut que chacun sache très clairement où il doit jouer ou chanter dans toutes les circonstances. La technique du chef doit donc être extrêmement précise. Je dirais que l’opéra est davantage l’artisanat du chef d’orchestre, alors que l’orchestre symphonique lui permet davantage de développer son côté créatif.

Votre répertoire couvre une période très large, du baroque à la création contemporaine. Comment avez-vous construit vos préférences musicales ?

M.J. : Au début de ma carrière, il était très important pour moi d’avoir accès à tout le répertoire. Je suis convaincue que les différents univers musicaux s’enrichissent mutuellement. La musique baroque peut nous apprendre quelque chose sur la manière de jouer Mozart, Mozart nous apprend quelque chose sur le romantisme, et la musique contemporaine peut à son tour enrichir notre manière d’aborder la musique ancienne.

Je trouve d’ailleurs intéressant que beaucoup de musiciens spécialisés dans le baroque s’intéressent également à la musique contemporaine, et inversement. Il y a beaucoup plus de liens entre ces répertoires qu’on ne pourrait le penser. Mais si je devais parler de ce qui est le plus proche de mon cœur, je citerais sans hésiter le romantisme allemand. J’ai fait une grande partie de mon éducation musicale en Autriche et en Allemagne : Brahms, Mahler, Wagner, Schumann, Mendelssohn, Bruckner, Strauss… Le Deutschromantik est vraiment au cœur de mon univers musical.

Vous avez souvent évoqué la cathédrale de Chartres et son influence sur votre imaginaire sonore, notamment dans votre rapport à Bruckner et aux grandes architectures musicales. La musique possède-t-elle pour vous une dimension spirituelle ?

M.J. : Oui. Pour moi, le fait même de faire de la musique est déjà un acte spirituel. Chacun peut définir cette spiritualité comme il le souhaite, mais se rassembler et jouer ensemble, avec une même intention, est pour moi comparable à une prière. J’ai été baptisée et élevée dans la tradition catholique, mais je ne pratique pas et la religion n’est pas au centre de ma vie. Peut-être n’en ai-je pas besoin parce que je trouve cette connexion spirituelle dans la musique.

Les grandes architectures me fascinent énormément. Chartres m’a profondément marquée : les grands arcs, les monuments qui existent dans l’espace et dans le temps, les vitraux et leurs couleurs. Tout cela me fait penser à Bruckner. Les couleurs sont également essentielles en musique : il faut trouver le bon équilibre, les bonnes proportions, les bonnes couleurs. Chartres est toujours quelque part dans ma tête. Et maintenant que je travaille à Cologne, il suffit que je sorte de l’hôtel et que je voie la cathédrale. Je ne peux pas vraiment y échapper !

On associe parfois la nouvelle génération de chefs à une relation plus horizontale avec les orchestres. Comment concevez-vous aujourd’hui la hiérarchie ?

M.J. : C’est une question particulièrement intéressante pour moi parce que je passe beaucoup de temps à Copenhague. Les pays scandinaves entretiennent un rapport assez difficile avec la hiérarchie. On y trouve une structure beaucoup plus horizontale, avec l’idée que tout le monde est égal. Je trouve cette idée magnifique, mais dans un orchestre, il faut malgré tout une hiérarchie. Tout le monde est égal en dignité et mérite le même respect, mais les fonctions sont différentes. Le premier violon a davantage de responsabilités que les autres violons, par exemple. Cela ne signifie pas qu’il est plus important : toutes les fonctions sont nécessaires au fonctionnement de l’orchestre.

Je pense que ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la nécessité d’une hiérarchie, mais la manière dont nous utilisons la position hiérarchique. Le chef reste au sommet de la pyramide, mais il peut utiliser cette position pour que chacun se sente respecté et important. Le portier, la personne qui travaille au nettoyage, le troisième cor ou le dernier percussionniste : chacun est absolument nécessaire pour que, le soir du concert, nous puissions donner le meilleur de nous-mêmes à la musique et au public.

Vous avez dit que, pour un jeune chef, l’essentiel était d’être soi-même et de ne pas avoir peur du regard des autres. Mais comment affirme-t-on sa personnalité face à un orchestre ?

M.J. : Je me méfie du verbe « s’imposer ». Il y a plusieurs manières de s’imposer. On peut le faire par sa personnalité, mais on peut aussi le faire par sa musicalité et par la musique elle-même. Le plus important est de convaincre les musiciens qui sont en face de soi. Je ne pense pas qu’il s’agisse de leur imposer une vision. Il faut avoir la capacité de les convaincre de jouer ce qu’on leur demande de jouer. Et surtout, il ne faut pas chercher à être quelqu’un d’autre. Il faut rester sincère avec soi-même et avec la musique. Je pense que les musiciens sentent la sincérité et l’authenticité. Lorsque j’étais tromboniste et que je voyais un chef qui copiait quelqu’un d’autre, cela bloquait immédiatement la communication. Ce que nous cherchons finalement, c’est créer un lien musical, mais aussi un lien humain.

Vous avez donc une conception assez éloignée de l’image traditionnelle du chef tout-puissant. Est-ce aussi une manière de faire évoluer la tradition de la direction d’orchestre ?

M.J. : Je pense que la société évolue et que la manière dont nous exerçons le leadership évolue avec elle. Dans certains pays, comme la France, l’Allemagne ou l’Italie, la hiérarchie reste très forte. Dans d’autres, comme les pays scandinaves, elle est beaucoup plus horizontale. Chaque culture a son histoire. La génération précédente de chefs devait parfois imposer fortement sa vision parce que c’était aussi ce que les musiciens attendaient d’elle.

Aujourd’hui, les attentes ont changé. Mais cela ne signifie pas qu’il faut supprimer la hiérarchie ou la tradition. Il faut simplement réfléchir à la manière dont on utilise l’autorité qui nous est donnée. Pour moi, être cheffe, c’est avant tout être responsable d’un groupe et créer les conditions dans lesquelles chacun peut donner le meilleur de lui-même. Je ne cherche pas à commander pour commander. D’ailleurs, je n’ai jamais rêvé d’être cheffe d’orchestre. À l’origine, je voulais être tromboniste et faire partie de l’orchestre, suivre ce que le chef me demandait. Peut-être est-ce aussi pour cela que je conçois aujourd’hui la direction de cette manière.

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