Rhapsodies et folies hongroises
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Eloquence réédite, souvent pour la première fois en CD, des enregistrements mémorables des grandes œuvres de Liszt et de Bartók dirigées par János Ferencsik et György Lehel et portées par des orchestres hongrois à la précision et à la réactivité impressionnantes.
Lorsque les grands labels internationaux souhaitaient enregistrer des musiciens situés de l’autre côté du Rideau de fer, en pleine période de guerre froide, sans attendre que ces artistes soient autorisés à se produire à l’Ouest, il leur fallait nouer des accords de licence avec des firmes locales : par exemple, Supraphon en Tchécoslovaquie, Polskie Nagrania en Pologne ou, en Hongrie, Qualiton, bientôt rebaptisée Hungaroton. C’est ce que fit Deutsche Grammophon, pour une brève période de six ans, au début des années 1960, la majeure partie des sessions se concentrant sur une période d’intense activité entre 1960 et 1962.
Indépendamment, Hungaroton produisit ses propres disques, avec, souvent, les mêmes interprètes et les mêmes œuvres, publiés sous sa propre étiquette, ce qui est source d’éventuelles confusions. Avec les années, Hungaroton a raréfié sa production et, hélas, négligé de plus en plus son propre catalogue.

Des Liszt rares
On sait gré au producteur Cyrus Meher-Homji, fondateur du label australien Eloquence, d’avoir complété ce legs, très homogène, par trois enregistrements lisztiens largement ultérieurs de 1982 et 1983, glanés dans le catalogue Koch-Schwann de l’époque : les deux Légendes et le Cantique de saint François d’Assise, dans leur version orchestrale, gravés à Berlin sous la direction de Gerd Albrecht et une version abrégée (de 40 minutes) de la Légende de sainte Élisabeth, captée à Francfort avec une équipe germano-polonaise dirigée par Siegfried Heinrich.
Mais aucune de ces trois gravures ne s’impose autrement que par une plus-value technique : les Légendes assez platement orchestrées ne présentent guère d’intérêt en regard des originaux pianistiques bien plus naturellement « orchestraux » ; le Cantique du soleil de saint François d’Assise reste anecdotique, surtout à cause d’un baryton sans caractère (Walton Grönroos) ; Sainte Élisabeth, enfin, outre son caractère fragmentaire qui en détruit l’équilibre, s’enfonce vite dans le soporifique et la mollesse, malgré l’application de l’orchestre polonais.
Elle est totalement éclipsée par la version intégrale enregistrée en 1973 par János Ferencsik avec une toute autre ardeur, des solistes de premier plan et les forces de la Philharmonie slovaque pour Hungaroton, qui n’a pu, pour les raisons exposées précédemment, être reprise ici.
De nombreux inédits en CD avec Ferencsik et Lehel en vedettes
Hormis ces légères scories, le reste, de haut vol, avec onze disques réédités pour la première fois en CD, n’a pas pris une ride. Les prises de son d’époque demeurent excellentes, avec un spectre de fréquences et de dynamiques très large, et des perspectives spacieuses et étagées, sources d’un agrément d’écoute constant. Les orchestres hongrois possédaient, outre une perception aiguë, à l’instinct, des caractéristiques nationales de ces musiques, insurpassées en termes d’acuité rythmique et de précision d’attaques, une discipline de fer, une homogénéité et une réactivité évoquant celles que Mravinski avait cultivées à la même époque à Leningrad.
Contrairement à leurs prestigieux confrères et souvent condisciples auprès de Bartók, Weiner et Kodály, qui émigrèrent très tôt (Szell, Ormandy, Dorati, Reiner, Fricsay, George Sebastian, Solti, sans parler du grand ancêtre Nikisch), les deux piliers de cette anthologie, János Ferencsik (1907-1984) et György Lehel (1926-1989), choisirent de rester en Hongrie où ils firent l’essentiel de leur carrière, avec néanmoins de fréquentes incursions à l’étranger, surtout pour le premier, le plus internationalement connu.
Personnalités opposées et complémentaires, partageant pourtant l’extrême précision, le refus de l’anecdotique et le soin maniaque du détail : Ferencsik plus extraverti, plus nerveux, plus puissant, plus éclectique, Lehel, qui officia principalement à la Radio hongroise, plus poète, plus pédagogue, grand bâtisseur d’orchestres, avec un sens très personnel de la dynamique et de la dramaturgie d’une œuvre, dont généralement, il renouvelle complètement la perception.
Des Bartók inoubliables
On s’en persuadera avec le disque emblématique du coffret réunissant Le Mandarin Merveilleux et la Cantate profane de Bartók. La gravure du Mandarin par Ferencsik (la première intégrale), diamant noir de la discographie, est demeurée inapprochée : le cauchemar métaphysique n’a jamais atteint une telle furie, une telle noirceur, une telle adéquation avec l’esprit de la pantomime expressionniste, chauffant à blanc les deux premiers tiers de l’œuvre, plongeant le troisième dans une glace spectrale dont on ne peut ressortir indemne.
Lehel, à l’opposé, distille une lecture absolument visionnaire de la Cantate, émergeant d’une brume légendaire pour y retomber après d’ineffables moments de poésie et d’émotion. Les solistes, exceptionnels (Jósef Réti, le Wunderlich hongrois, et András Faragó), renouvelleront plus tard (avec Ferencsik !) leurs prestations, avec davantage d’éclat, sans atteindre la même absolue sincérité. Et quel étagement des terribles parties chorales, ici aussi inégalé !
Autres sommets, quasiment tous les Bartók, avec d’envoûtantes, et fort étrangement allusives, Musique pour cordes, percussion et célesta et Suite de danses par Lehel, et deux sublimes disques concertants par Ferencsik : les deux premiers concertos pour piano d’une limpidité de source, avec le grand Kornél Zemplény et Tibor Wehner dans le deuxième (autant dire la tradition lisztienne en ligne directe), et la gravure bouleversante du crépusculaire Concerto pour alto avec Pál Lukács, couplée avec le Concerto pour alto (1940) du trop ignoré Gyula Dávid (1913-1977), œuvre subtilement folklorisante, qui mériterait une large place au répertoire.
Kodály et Liszt
Kodály dirige lui-même, avec beaucoup de souplesse, son Soir d’été, poème symphonique de jeunesse, à la Delius, et son Concerto pour orchestre dans un disque bien connu, lui, et largement réédité, mais l’aérienne lecture de ses Variations « Le Paon » par Lehel, toute déployée en immatérialités et reflets célestes, sous une poigne de fer, lui vole aisément la vedette, à l’instar des Variations sur une chanson enfantine (d’après Mozart) de Dohnányi.
De Liszt, les symphonies sont judicieusement réparties entre Ferencsik (Faust-Symphonie), âpre et hypertendu, malgré un ténor trop neutre dans le finale et Lehel dans la Dante-Symphonie, moins démoniaque et plus méditatif, qu’il creusera encore davantage quelques années plus tard dans un nouvel enregistrement pour Hungaroton. Les poèmes symphoniques de l’un et de l’autre, tracés à la pointe sèche, demeurent des pierres de touche de la discographie, jamais égalés en authenticité, avec comme apogée un Orphée aux résonances de lyre, quasi chambriste de Ferencsik. Ce dernier offre des gravures majeures des Missa solemnis et Messe du couronnement, fort rares au disque, transcendant à force de rigueur les nostalgies archaïsantes parfois datées de ces Viollet-le-Duc musicaux (le piano reste le réceptacle le plus approprié du sentiment religieux chez Liszt).
Surprises et bonus
Quelques surprises, et non des moindres : une Fantaisie hongroise captée en concert en 1958 où Sviatoslav Richter, parfaitement épaulé par Ferencsik, déploie des sortilèges de prestidigitateur, et une Messe Nelson de Haydn (avec ajout apocryphe de pupitres de bois) tissée d’angoisse, d’énergie et de théâtre, bénéficiant de solistes d’exception (Stader, resplendissante, Hellmann, Haefliger et un Victor von Halem d’à peine 20 ans !).
En bonus, le disque que Deutsche Grammophon avait édité après les épreuves de l’édition 1961 du concours Liszt-Bartók vaut surtout pour une Sonate en si mineur de Liszt d’une impressionnante rigueur, édifiée tout d’un bloc, et sans aucune rupture de tension par le Hongrois Gábor Gabos, plus épique qu’aventureux, et le Mazeppa fulgurant du Britannique David Wilde, son co-lauréat, tous les deux bien oubliés aujourd’hui. Les deux extraits de la suite En plein air de Bartók par le deuxième prix, bien plus connu, l’Italien Dino Ciani, ne méritent pas les réserves stylistiques exprimées par la notice, anticipant ce qu’en fera plus tard un Radu Lupu.
En bref, un vrai coffre au trésor où l’on peut puiser à son gré d’inestimables gemmes, en écartant les quelques scories, sans importance pour une réédition de cette ampleur.
Informations pratiques
- Titre : Hungarian Pictures
- Compositeurs : Haydn, Liszt, Dohnányi, Bartók, Kodály et Dávid
- Interprètes : Orchestre d’État hongrois, Orchestre philharmonique de Budapest, Orchestre symphonique de la Radio et Télévision hongroise, Orchestre d’État de Budapest, Orchestre de la Radio de Budapest, János Ferencsik, György Lehel et Zoltán Kodály (direction)
- Label : Deutsche Grammophon Eloquence 484 4395 (17 CD)
- Date d’enregistrement : 1958-1983
- Durée : 15 h 09 min
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