Chants d’horreur. Une exposition au Mémorial de la Shoah, à Paris, permet de comprendre comment la musique fut instrumentalisée dans les camps par les nazis. Aussi utile que glaçant.

On y voit des instruments apportés ou construits sur place, des recueils de chants, des partitions, des photos et des dessins réalisés dans les camps représentant des orchestres et des spectacles. On y entend les musiques qui, du matin au soir, rythmaient la vie des camps nazis, de concentration et d’extermination. « L’objet de cette exposition est de plonger le visiteur dans un univers sonore et musical méconnu, explique Élise Petit – commissaire et maîtresse de conférences en musicologie à l’Université Grenoble Alpes –, faire écouter tous les styles de musique qui étaient alors entendus et se divisaient en trois répertoires, traditionnel, savant et léger, chacun ayant un rôle bien précis. »

La musique au quotidien

Orchestre des détenus, camp d’Auschwitz, 1941.
Mémorial de la Shoah, Paris

Cela commence par les marches militaires qui régulent la sortie (et le retour) des détenus pour leurs travaux extérieurs et les obligent à avancer au pas cadencé et en rang. Contraignante, auxiliaire du commandement SS ou des gardes, la musique devient punition, voire torture, quand sont imposées des « heures de chanson », le soir ou dans la journée, aux prisonniers qui remplacent les chevaux ou qui doivent marcher durant des heures pour éprouver pendant des kilomètres des chaussures destinées aux soldats. « Les SS prenaient plaisir à accompagner les pendaisons de détenus qui avaient tenté de s’évader de chansons légères ou douces telles J’attendrai, Alle Vögel sind schon da, qui annonce l’arrivée du printemps ou Bel Ami, pour se moquer de l’état de décharnement des condamnés », précise Élise Petit.

Parfois diffusée par des haut-parleurs (les enregistrements de la vedette d’alors, actrice et chanteuse, Zarah Leander) au gré des goûts du commandant du camp, la musique reste le plus souvent l’affaire d’orchestres constitués d’amateurs et de professionnels. Chaque camp avait son orchestre, que le responsable voulait de qualité. Ces orchestres des camps, Lagerkapellen, permettent à leurs membres de disposer d’un statut privilégié. Des instruments (et des partitions ou du papier à musique) pouvaient alors être envoyés par la famille des détenus ou fabriqués sur place comme cette étonnante contrebasse venue de Mauthausen. Mais plus que le lustre du lieu, la musique sert aussi à distraire les SS, à éviter qu’ils s’ennuient et plongent dans l’alcool et à « s’assurer qu’ils effectuent leur travail avec efficacité, ajoute Élise Petit. Ainsi, lors de fusillades de masse à Majdanek en 1943, des haut-parleurs diffusent de la musique pour couvrir les bruits des tirs incessants et les cris des victimes, mais aussi pour galvaniser les SS et leurs auxiliaires. » À Treblinka, l’orchestre soutenait ceux qui s’occupaient des cadavres.

Musique traditionnelle, classique ou jazz

En trois salles clairement organisées, l’exposition permet d’imaginer la configuration des espaces du camp, extérieurs comme intérieurs. Dans les blocs les musiciens font découvrir la musique de leur pays et sont parfois autorisés à monter des spectacles ou des concerts lors des fêtes religieuses chrétiennes, Noël et Pâques notamment, comme en témoignent des documents surprenants.

La musique peut aussi prendre l’allure d’acte de résistance et d’activité clandestine, par des chants entonnés à voix basse dans les latrines dont la puanteur tient les SS à distance. Le répertoire classique, bien sûr au programme des orchestres (Beethoven, Wagner), ne pouvait être interprété par des juifs. On s’étonne de la présence du jazz, d’un jazz arianisé selon les ordres de Goebbels, ou plus classique, comme celui défendu par Johnny et Jones, de leur vrai nom Arnold Simeon van Wesel et Salomon Meijer Kannewasser, duo néerlandais interné au camp de transit de Westerbork, aux Pays-Bas, qui put même enregistrer six titres à Amsterdam.

Grâce à des prêts de mémoriaux du monde entier, à des recherches menées au United States Holocaust Memorial Museum de Washington et à une mise en espace didactique des documents, cette exposition permet de mieux connaître un aspect longtemps ignoré de l’atroce machine nazie.

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