John Singer Sargent, portraitiste mélomane de la Belle Époque

Par |Published On: 12 décembre 2025|

C’est à l’Américain Singer Sargent, admirateur et ami de Gabriel Fauré, que l’on doit le plus célèbre portrait du compositeur français. Une toile à voir ou revoir au musée d’Orsay jusqu’au 11 janvier, dans le cadre de l’exposition « John Singer Sargent. Éblouir Paris », riche rétrospective qui, à travers quelques tableaux, rappelle le lien essentiel du peintre avec la musique.

Si les liens de la peinture et de la musique furent / sont la thématique centrale de deux expositions récentes majeures (« Harriet Backer, la musique des couleurs » et « Kandinsky la musique des couleurs »), le mélomane ne négligera pas non plus l’exposition « John Singer Sargent. Éblouir Paris » qui se poursuit actuellement au musée d’Orsay.

Singer Sargent (1856-1925) compte en effet parmi les peintres les plus musiciens de son temps. Pianiste à la technique remarquable, passionné par la musique de ses contemporains, il fut l’ami de nombreux compositeurs ou interprètes qu’il peignit. Il travaillait à côté de son piano. Sur une photo de son luxueux atelier parisien du boulevard Berthier, prise en 1885, l’instrument se devine, à moitié caché derrière le fameux portrait Madame X.

Né à Florence au sein d’une famille américaine qui voyage dans toute l’Europe, John Singer Sargent s’installe à Paris en 1874, à l’âge de 18 ans, pour se former aux Beaux-Arts auprès de Carolus-Duran. Il côtoie l’avant-garde artistique (portrait d’Auguste Rodin en 1884) et les mécènes, s’impose dans les salons de la Belle Époque et mûrit son talent de portraitiste qui fixe ce monde.

Son ascension est rapide et brillante jusqu’au portrait de Madame Gontreau (Madame X) de 1883-1884. Jugée indécente par le décolleté, la blancheur de la peau et la posture du modèle, la toile fait scandale et incite Sargent à s’installer à Londres en 1886. Sa célébrité s’affirme en Angleterre et aux États-Unis. De cette période datent ses portraits de musiciens : Gabriel Fauré (1889), Joseph Joachim (1904), Percy Grainger (c. 1906), Jascha Heifetz (1918) et Myra Hess (1920) notamment.

John Singer Sargent dans son atelier avec le portrait de Madame X- © The Metropolitan Museum of Art, dist. GrandPalaisRmn

Un orchestre tournoyant

La rétrospective d’Orsay propose, dès les premières salles, une toile à sujet musical. Œuvre de jeunesse, la Répétition de l’Orchestre Pasdeloup au cirque d’Hiver (1869-1870) frappe par sa composition audacieuse. Sujet fréquent dans l’histoire de la peinture aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, l’orchestre attira de nombreux artistes, d’Edgar Degas (L’Orchestre de l’Opéra en 1872, Musiciens à l’orchestre en 1872), à Nicolas de Staël (L’Orchestre, 1953).

Plutôt que de fixer un concert, Sargent jette son dévolu sur une répétition qui lui offre un cadrage hors du commun. Le peintre s’était lié d’amitié avec Jules-Étienne Pasdeloup, comme lui passionné par la musique de Wagner. Lorsqu’il assiste en 1869 à une séance de travail au cirque d’Hiver, sans doute une répétition de La Damnation de Faust de Berlioz (d’après les dates du tableau), il tire de l’espace des gradins, saisis en plongée et floutés, un mouvement tournoyant, favorisé par ce lieu circulaire.

Sur un camaïeu de beiges, bruns et gris, se détachent les jeux d’opposition en noir et blanc de l’orchestre et des musiciens : noir des habits, visages sombres brouillés, en opposition au blanc des partitions, cols, timbales et reflets de lumière sur les cuivres. Le moment musical devient énergie visuelle.

Fauré « mélancolique et tendre »

Au rang des musiciens fixés par le pinceau de Singer Sargent, Gabriel Fauré occupe une place particulière. Leur rencontre a eu lieu dans les années 1880 dans un cercle d’artistes, de mécènes et de mélomanes que fréquentait la future princesse de Polignac. Ardent défenseur de la musique de Fauré qu’à l’occasion il interprète au piano, Singer Sargent contribue à sa diffusion en Angleterre et aide financièrement son ami à la fin de sa vie. Pour l’en remercier, Fauré lui envoie le manuscrit de son Quintette pour piano et cordes n° 2. Leur correspondance témoigne de liens chaleureux. Lorsqu’il adresse au peintre en 1903 l’unique lettre qui nous soit conservée, Fauré termine sur « Mille affectueux et bien dévoués sentiments ».

Singer Sargent a laissé une toile et trois dessins du compositeur. La première est une huile reproduite à l’envi sur les couvertures d’ouvrages consacrés à Fauré, présentée dans l’exposition (propriété du musée de la Musique, à Paris). Entreprise quelques mois après la création de la version pour orchestre de la Pavane aux Concerts Lamoureux, le portrait est probablement réalisé quand Sargent se rend à Paris pour l’exposition universelle de 1889. La tête s’y détache sur un fond monochrome, tandis que le regard du spectateur est attiré par la vibration de la lumière sur le visage, la blancheur de quelques mèches de cheveux, de la mouche (barbiche) et du col, la position du menton légèrement relevé. Frappe le raffinement de la touche et le talent pour exprimer le monde intérieur du modèle.

Le Fauré de Sargent est un Fauré songeur, comme celui de Jankélévitch : « à la recherche du ‘pur intraduisible’, de la très réelle chimère qui nous élève au-dessus de ce qui est » (La Musique et l’ineffable, Le Seuil, 1961). Signée et dédicacée « à Gabriel Fauré, souvenir affectueux John S. Sargent », la toile est suivie sept ans plus tard d’un dessin qui le campe dans la même semi-absence, conservé au Fogg Art Museum, l’un des musées d’art de Harvard, aux États-Unis. Deux autres suivront encore dont un beau visage pensif profilé derrière l’appui d’une main, réalisé en 1898 lorsque Fauré vient à Londres diriger sa musique de scène Pelléas et Mélisande.

Images du temps qui passe et d’un Fauré « mélancolique et tendre », ces crayons témoignent d’une amitié que seule la mort de Fauré interrompra en 1924, suivie de peu par celle du peintre. « Si Fauré nous charme toujours, s’il nous émeut bien souvent, écrit Jean-Michel Nectoux en conclusion de sa biographie du compositeur *, c’est par cette qualité mélancolique et tendre, ce sentiment de bonheur poignant où brille comme un grand feu son âme d’artiste, si doux et si aimant. »

* Jean-Michel Nectoux, Gabriel Fauré. Les voix du clair-obscur, Fayard, 2008.

Informations pratiques

Renseignements et réservations :

Catalogue de l’exposition :

  • John Singer Sargent. Éblouir Paris
  • Musées d’Orsay et Gallimard
  • 256 pages
  • 45 €