Surprenant Christoph von Dohnányi
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Ce feu noir dans l’ouverture de Coriolan de Beethoven l’attendait-on de Christoph von Dohnányi ? Nous sommes à Vienne le 1er mai 1959, mais avec l’Orchestre symphonique de Vienne, dont le premier chef invité était alors depuis dix ans et encore pour quelques mois, un certain Herbert von Karajan. Le détail a son importance, on peut attribuer l’exemplaire discipline des cordes au chef autrichien, mais pas ce mordant, ces attaques, ce raptus.
Un successeur pour Karajan ? Ce serait Wolfgang Sawallisch ; l’art de Christoph von Dohnányi s’employait ailleurs, à l’Opéra de Francfort, face à un autre magister, celui de Sir Georg Solti. Né allemand, et berlinois qui plus est, Christoph von Dohnányi (1929-2025) retrouvait auprès de Solti ses ascendances hongroises, et un exemple : le drive, le nerf qu’il mettra dans tous ses disques lui doit certainement, la concentration aussi, et le goût d’un orchestre aux couleurs saturées.

Héritages et malentendus : un chef faussement conservateur
Car enfin, ceux qui auront voulu faire passer Christoph von Dohnányi pour un chef conservateur, l’un des derniers piliers de la grande direction symphonique germanique, se seront fourrés allégrement la baguette dans l’œil. Un égarement dont auraient dû les prévenir ce Mandarin merveilleux de Bartók transformé en conte horrifique, où l’orgue de la Sofiensaal fera trembler vos murs, ce Petrouchka de Stravinsky réaliste jusqu’au suicide, cet Oiseau de feu empoisonné, et même dans les gravures princeps pour Deutsche Grammophon cette Méphisto-Valse de Liszt à Munich, soufrée au possible.
Et si l’art de Christoph von Dohnányi était au contraire moderniste ? Erwartung de Schoenberg avec Anja Silja suffit à le prouver, et même avec elle un peu tard la scène finale de Salomé, diamant noir qui se pare de diaprures décadentistes pour les Orchester-Lieder de Schoenberg.
Création et opéra du XXe siècle
L’opéra, comme pour faire mentir son abondante discographie symphonique, sera son empirée. Pris chez Deutsche Grammophon, Der junge Lord de Hans Werner Henze rappelle que de Berlin à Salzbourg il se dévoua aux créations ; face aux gravures de Karl Böhm son doublé Berg demeure impérissable, Wozzeck conservant le contre-emploi génial d’Eberhard Wächter, le ton irrépressiblement viennois de Lulu que le troisième acte de Cerha et le grand schlem de Pierre Boulez ne parvinrent pas à minorer, ce qui constitue son plus bel enregistrement lyrique, Anja Silja liant les deux par ses incarnations définitives.
À part, Le Vaisseau fantôme de Wagner conserve du moins la Senta historique d’Hildegard Behrens, alors que les gosiers de Fidelio ne sont que troupiers hélas ! Mais les deux Salomé (dans la vidéo il faut voir Anja Silja en Herodias), sont dévastatrices, vampiriques, d’un expressionnisme assumé.
La symphonie des couleurs
Et côté orchestre ? Avec les splendeurs de l’Orchestre philharmonique de Vienne le cycle Mendelssohn est inoubliable, non seulement pour La Nuit de Walpurgis qu’il reprendra à Cleveland pour Telarc, mais écoutez aussi l’« Écossaise », l’« Italienne », les ouvertures. Les séances de concertos pour Maurice Gendron, Ingrid Haebler, parfaites, cèdent le pas devant le doublé Schumann/Grieg où il trouve un alter ego stylistique en Claudio Arrau.
Le disque Strauss surprend par le théâtre d’orchestre qu’il y impose, un Burleske inédit, où il décille Rudolf Buchbinder, s’y ajoutant, bonheur sans mélange, la Quatrième de Tchaïkovski me laissant plus circonspect. Alors quitte à rester avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, immergez-vous dans le Quatuor op. 25 de Brahms « hungarisé » par Schoenberg, et pour les raretés laissez-vous tenter par les trois accompagnements pour le ténor Libero de Luca : attendues, les deux invocations au soleil du Roméo et Juliette de Gounod, en français puis en allemand, beaucoup moins, un splendide Traum durch die Dämmerung de Richard Strauss !
(article initialement publié sur www.artamag.fr)
Informations pratiques
- Compositeurs : Bartók, Beethoven, Berg, Mendelssohn, Strauss, Tchaïkovski, Wagner…
- Album : Dohnányi Vienna. The Complete Decca Recordings
- Interprètes : Gidon Kremer (violon), Maurice Gendron (violoncelle), Andras Schiff, Claudio Arrau, Ingrid Haebler, Rudolf Buchbinder (piano), Anja Silja (soprano), Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, Orchestre symphonique de la Radio de Berlin, Orchestre philharmonique de Vienne…
- Label : Decca 487 1327 (31 CD + 1 DVD)
- Dates d’enregistrement : 1954-1995
- Durée : n.c.




