Alexander Malofeev signe un disque époustouflant au programme original

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Published On: 20 mars 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Alexander Malofeev publie son premier disque solo, un voyage musical rare entre Glinka, Rachmaninov et Medtner. Un pianiste d’exception à l’art unique.

À 23 ans, Alexander Malofeev, qui est déjà un vétéran des concerts, n’avait pas encore enregistré de disque solo. C’est chose faite avec Forgotten Melodies. Mais parlons un peu de ce pianiste qui n’a pas encore été l’invité de l’une des grandes institutions orchestrales parisiennes et reste pour l’instant fidèle à la Salle Gaveau où son troisième récital annuel vient d’attirer un public très nombreux pour un programme d’œuvres très rarement jouées. Celles-ci vont de Grieg à Rautavaara, en passant par Sibelius, Arthur Lourié, Prokofiev et Stravinsky dont il a joué une transcription des Symphonies d’instruments à vent

Des débuts précoces, une carrière enfin à la mesure de son talent

Alexander Malofeev joue en public depuis l’âge où filles et garçons commencent habituellement le piano. Il se fait remarquer dans quelques grands concours à l’âge où les mêmes entrent en supérieur dans leur conservatoire. Les Français ont pu l’entendre au Festival international de la Roque d’Anthéron quand sa mère l’accompagnait et le filmait, documentant ainsi l’évolution de sa chère tête blonde. En 2022, à peine sorti de l’adolescence, il prend publiquement position contre Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine. Le voici à l’Ouest, comme on disait du temps du mur, seul, sans argent, sans sa famille, sans ses amis et muni d’un passeport regardé de travers.

On se souvient l’avoir rencontré, descendu le matin même de l’avion qui le ramenait du Canada. Il était habillé comme l’as de pique et coiffé avec un râteau et semblait bien fatigué. Les groupes de pression ukrainiens locaux avaient réussi à faire annuler le concert qu’il devait donner avec l’Orchestre symphonique de Montréal et Michael Tilson Thomas. Sans le sous, logé chez son agent français, Malofeev avait tenu à venir écouter Nikolaï Lugansky au Théâtre des Champs-Élysées.

Puis sa carrière est partie comme une fusée depuis l’Italie et a rapidement gagné le monde entier… sauf le bloc de la Fédération de Russie et ses alliés directs. Sa famille ? Il la voit en catimini, en Turquie ou ailleurs. Et il vit aujourd’hui à Berlin où, comme il le dit, il pose rarement le pied plus de deux ou trois jours consécutifs, avant de repartir.

Un programme sophistiqué et une prise de son étrange

Des maisons de disques l’ont évidemment poursuivi, mais il a attendu et a finalement accepté la proposition de Sony Classical. Pour ce premier disque, Malofeev a pris son temps. Qu’on en juge, il s’est installé dans la Jesus-Christus-Kirche de Berlin, les 20, 21 et 22 février puis du 1er au 6 mars 2025 pour enregistrer deux heures de musique d’un programme sophistiqué.

Évacuons tout de suite le sujet qui fâche : la prise de son, pas très naturelle, n’est pas en cause sur le plan esthétique et même certains effets de lointain-proche comme au début de la plage 13 du premier CD peuvent être admis car ils vont dans le sens même de la musique. Mais comment a-t-on pu tolérer le bruit insupportable de la pédale qui donne la sensation qu’une percussion sourde accompagne en permanence le piano ? Qu’on ne nous dise pas que le piano a été livré deux fois avec une pédale déréglée ou qu’il n’était pas possible de la réparer immédiatement.

Des mélodies oubliées et spirituellement retrouvées

Cela dit, ce disque est une merveille. D’abord par son programme de pièces qui expriment la nostalgie de mélodies oubliées et spirituellement retrouvées par des compositeurs qui ont composé parfois loin de chez eux. De cette Alouette tirée des Adieux à Saint-Pétersbourg à ces poignantes petites pièces, mazurkas, valse, polka qui ne durent que quelques dizaines de secondes laissées par Glinka. Malofeev joue avec une liberté, un cantabile, une poésie, un raffinement pianistique incroyable et sans aucune afféterie. C’est de la pure poésie qui bascule dans un univers plus complexe avec les Mélodies oubliées op. 38 de Nicolas Medtner qui constituent un cycle très curieux qui associe la Sonata Reminiscenza qui l’ouvre à six danses et chansons et prend fin avec une pièce titrée Alla Reminiscenza.

Cette œuvre d’un peu plus de quarante minutes, grâce à un travail thématique, harmonique et contrapuntique d’une grande complexité, ne sent cependant jamais la grammaire. Les morceaux y sont transformés en une grande rêverie ininterrompue, animée de ci de là par des échappées troublantes – étonnante Danza rustica dont il est quasi certain que Heitor Villa-Lobos ne pouvait pas ne pas la connaître – et des rappels thématiques sur lesquels le temps a passé et les a modifiés aussi dans l’esprit de l’auditeur. Malofeev y est d’une transparence si grande qu’il tire les ficelles sans apparaître comme le marionnettiste qui noue et dénoue les ressorts de cette œuvre touffue, la rend limpide et effusive à travers un jeu élastique et précis qui fait sauter la barre de mesure tout en la respectant.

Ce piano chante toujours et devient cet instrument de rêve qui n’a plus de marteaux. Et le Conte de fée op. 48 n° 2 qui suit est à pleurer tant le sentiment poignant que le pianiste y exprime semble irréel. De qui est cette musique si belle, se dit-on même quand on la connaît ? Ce qui explique peut-être pourquoi Medtner reste le secret le mieux gardé de la musique russe.

Un Rachmaninov sans affectation et d’une rare grandeur

On est très étonné quand on entend résonner les premiers accords du Prélude op. 3 n°2 qui fit tant pour la gloire de Rachmaninov mais ne lui rapporta pas un sou. On est étonné par le caractère mystérieux, lent, processionnel que lui donne Malofeev qui en évacue le caractère pompier mais ne recule pas devant les éclats de sa partie centrale même si la prise de son manque alors de la grande respiration qu’on entend dans le piano d’un athlète du clavier qui ne tape ni ne cogne jamais. C’est magnifique et réconcilie un peu avec cette pièce archi rebattue…

Vient la Sonate n° 2 de Rachmaninov jouée dans sa version révisée de 1931. Dire qu’on aime cette sonate serait mentir, la première nous semble très supérieure, mais on aime la façon dont elle révèle parmi ceux qui la jouent les histrions des artistes. Et comme Lugansky avant lui et quelques autres quand même, dont bien évidemment Vladimir Horowitz, Malofeev la prend au sérieux. Ses éclats ne sont pas des coups de hache dans le piano et ses tempos une course folle. Non, il construit, distribue les plans sonores, soigne les gradations dynamiques, tient ses tempos et avance d’une façon aussi libre qu’inflexible.

La dynamique va du pianissimo timbré et clair au fortissimo orchestral. Entre les deux mille nuances d’articulations et de couleurs et un sentiment de rêve qui surgit là où d’autres pianistes sont pris de court. Le mouvement lent atteint même une sorte de dénuement poignant par sa retenue en raison d’une tristesse qui mettrait le bourdon si ce Non allegro ne sonnait pas avec une telle force incantatoire aussi bouleversante qu’exaltante… qui se résout dans une finale aussi explosive qu’il est ici tenu de main de maître et varié dans chacun de ses épisodes avec une dignité et une grandeur rarement entendues. Et les quelques Études-Tableaux op. 33 sont elles aussi bouleversantes par l’intériorité d’un artiste oublieux du monde qui l’entoure.

Des pépites de Glazounov à découvrir

Pour finir ce disque, Malofeev rend hommage à Alexandre Glazounov, le Russe de Paris qui avait été le bourreau du jeune Rachmaninov dont il avait massacré la création de la Symphonie n°1 ouvrant ainsi une brèche dans la psychologie d’un compositeur qui ne sera plus jamais vraiment sûr de lui malgré la valeur d’une œuvre si bien de son temps qu’on peut dire qu’elle est mieux comprise aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été sauf de quelques élus. Les petites pièces de Glazounov, que personne ne joue, sont étonnantes. Espérons que Malofeev va inspirer quelques confrères qui pourraient en faire des bis magnifiques qui feraient que les mélomanes se perdraient en conjectures en cherchant qui en est l’auteur.

Informations pratiques

  • Titre : Forgotten Melodies
  • Œuvres de Glinka Medtner, Rachmaninov et Glazounov
  • Interprète : Alexander Malofeev (piano)
  • Label : Sony Classical 19802936922 (2 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 2 h 02 min

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