Dix recueils de variations pour découvrir l’art de la métamorphose musicale

Published On: 31 juillet 2026|
Temps de lecture : 6 minutes

Derrière une même idée musicale se cachent mille façons de créer. De Purcell à Stravinsky, voici une sélection de dix œuvres montrant comment la variation est devenue l’un des plus fascinants laboratoires de l’invention musicale.

Pas de Variations Goldberg, pas de Variations Diabelli, pas de Variations sur un thème de Paganini… Cette liste ne bannit évidemment pas les grands chefs-d’œuvre du genre mais elle se veut avant tout pragmatique et didactique.

Pragmatique dans la mesure où il nous a paru essentiel de présenter des cycles de variations dans leur intégralité : écouter la Variation n° 16 des Goldberg ou la n° 23 des Diabelli sans avoir dans l’oreille le thème initial n’a aucun sens et ne permet aucunement de comprendre le processus de la variation. C’est comme lire la conclusion d’une dissertation ou d’un livre sans en connaître le titre ou sans avoir lu les chapitres précédents.

Didactique car pour découvrir le principe de la variation, mieux vaut choisir des œuvres d’une durée d’une dizaine de minutes. Voilà pourquoi les grands cycles du répertoire (les sus-cités mais aussi d’autres cahiers de Beethoven et de Brahms, de Schumann, Mendelssohn, Rachmaninov, Schönberg, Copland, etc.) ne figurent pas dans cette sélection. Mais il ne faut évidemment pas s’interdire de les approcher.

Un souci de diversité sonore nous a également conduits à choisir les œuvres selon leur instrumentarium, même si le clavier (clavecin, pianoforte, piano, orgue) conserve un indiscutable monopole.

1/ Henry Purcell (1659-1695)

 A New Ground en mi mineur Z. 682 (c. 1680)

C’est sur une basse obstinée de quatre mesures, c’est-à-dire répétée sans cesse, que se construit cette pièce brève sur laquelle se développent des variations. Ces variations ne sont pas indépendantes comme celles de Beethoven ou de Brahms, mais elles s’inscrivent dans un flux continu qui produit un certain effet hypnotique. Le discours se densifie (ornements, imitations) au gré des retours de la basse avant la détente finale. Purcell a choisi comme thème mélodique de ce ground l’air « Here the Deities Approve » extrait de son ode Welcome to All the Pleasures.

  • Version recommandée : Gustav Leonhardt (clavecin) / Philips (1994)

2/ Arcangelo Corelli (1653-1713)

Sonate pour violon op. 5 n° 12, « La Follia » (1700)

Le thème de « La Follia », issu d’une danse médiévale ibérique, fit rage à l’époque baroque et stimula l’imagination de nombreux compositeurs. Parmi les transformations célèbres de cette ligne musicale, celle de Corelli connut un succès considérable et devint un modèle durable. Cette série de vingt-trois variations vient clore la douzième et dernière sonate de l’opus 5. Cette série repose sur une ligne de basse quasiment immuable et répétée sur laquelle le violon va construire un discours de plus en plus virtuose.

  • Version recommandée : Enrico Onofri (violon), Ensemble Imaginarium / Passacaille (2013)

3/ Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 Nouvelles Suites de Pièces de clavecin (1728) – Suite en la : « Gavotte avec six doubles » 

La septième et dernière pièce de cette Suite en la réunit une gavotte, danse au galbe élégant, au port gracieux et à l’expression noblement mélancolique, en deux parties, que suivent six doubles, c’est-à-dire six variations, essentiellement rythmiques, qui se montrent d’une difficulté technique croissante. Malgré l’accumulation d’obstacles et une gestion magistrale de la tension dramatique, le thème reste clairement identifiable.

  • Version recommandée : Bertrand Cuiller (clavecin de Philippe Humeau) / Mirare (2014)

4/ Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Variations canoniques sur « Vom Himmel hoch », BWV 769 (1746-1747)

Bach utilise comme matériau de base un choral, l’une de ces mélodies régulières et simples propres au culte luthérien. Cet air, « Vom Himmel hoch », apparaît dès les premières mesures, un peu caché par les guirlandes ornementales, avant de connaître cinq variations de plus en plus complexes.

  • Version recommandée : André Isoir (orgue de Georg Westenfelder de l’église de Fère-en-Tardenois) / La Dolce Volta (1990)

5/ Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Variations sur « Ah, vous dirai-je, maman », K. 265 (1781-1782)

C’est à partir de l’air célèbre « Ah, vous dirai-je, maman » que Mozart établit douze variations, autonomes et de caractère fort contrasté, mais de même longueur, dans un plan d’une grande clarté. Le thème, simple, facile à retenir, s’organise en deux parties qui sont chacune reprises. Mozart varie les procédés, enrichissant progressivement la ligne mélodique, glissant des contrechants, passant en mode mineur (la Variation n° 10) avant de terminer par une brillante conclusion. La variation n’est plus un exercice d’ornementation mais le prétexte à creuser l’écriture pianistique.

  • Version recommandée : Kristian Bezuidenhout (pianoforte de Paul McNulty d’après Anton Walter, 1805) / Harmonia Mundi (2013)

6/ Ludwig van Beethoven (1770-1827)

12 Variations pour violoncelle et piano sur « Ein Mädchen oder ein Weibchen » de La Flûte enchantée de Mozart, op. 66 (1798)

Beethoven a composé de nombreux cycles de variations pour piano (voir l’intégrale que Cédric Tiberghien vient d’achever) mais aussi trois séries pour violoncelle et piano. À partir de cet air joyeux extrait de La Flûte enchantée, le jeune Beethoven s’ingénie à diversifier les rythmes, les textures, l’expression, les rôles des deux instruments (le violoncelle est un véritable partenaire, pas un faire-valoir), sans bousculer la structure de la mélodie. Beethoven montre déjà comment il peut transformer profondément un matériau très simple.

  • Version recommandée : Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Alexander Melnikov (piano) / Harmonia Mundi (2013)

7/ Johannes Brahms (1833-1897)

Variations en do mineur, op. 18b (1860)

Contrairement aux grandes œuvres de maturité comme les Variations et Fugue sur un thème de Haendel, op. 24, ou les Variations sur un thème de Haydn, op. 56a, l’opus 18b se montre relativement concis et ne va pas emprunter son thème à un autre compositeur. Brahms choisit en effet le mouvement lent, Andante, ma moderato, de son Sextuor à cordes n°1, op. 18. Cet ensemble de quatorze variations suivies d’un finale travaille davantage par transformation que par ornementation dans un processus d’évolution organique : le thème devient une cellule génératrice. Brahms soigne particulièrement les cellules rythmiques, les motifs secondaires et les voix intermédiaires et laisse alors le thème en arrière-plan.

  • Version recommandée : Geoffroy Couteau (piano) / La Dolce Volta (2015)

8/ Anton Webern (1883-1945)

Variations pour piano, op. 27 (1936)

Webern trompe son auditoire dans la mesure où ces variations ne se bâtissent pas sur un thème. Contrairement à Purcell, Mozart, Beethoven ou Brahms, il ne présente pas une idée clairement identifiable qui serait ensuite transformée. L’œuvre repose sur une série dodécaphonique (une succession des douze sons de la gamme chromatique, chacun apparaissant une seule fois avant toute répétition) qui sert de matériau générateur, susceptible d’être lu dans différentes directions (miroir, palindrome, etc). Cette œuvre singulière s’organise en trois mouvements, Sehr mäßig (Très modéré), Sehr schnell (Très rapide) et Ruhig fließend (Calme, fluide), dont seul le troisième adopte le principe de la variation. Le thème cesse d’être un objet immédiatement reconnaissable.

  • Version recommandée : Maurizio Pollini (piano) / Deutsche Grammophon (1976)

9/ Witold Lutosławski (1913-1994)

Variations sur un thème de Paganini (1941)

C’est une virtuosité triomphante et enthousiasmante qui s’empare de cette œuvre du jeune compositeur polonais. Comme Liszt, Brahms et Rachmaninov avant lui, Lutosławski choisit le Caprice pour violon seul n° 24 de Paganini comme point de départ.

Lutosławski en conserve le contour mélodique mais il le traite avec une réjouissante liberté au gré de onze variations enchaînées, suivies d’un finale en forme de feu d’artifice. Les différents axes de travail (rythme, harmonie, plans sonores) font apparaître, parfois clairement, parfois seulement par allusion, le thème.

  • Version recommandée : Martha Argerich et Evgeny Kissin (pianos) / Deutsche Grammophon – Verbier Festival Gold (2023)

10/ Igor Stravinsky (1882-1971)

Variations « Aldous Huxley In Memoriam » (1965)

Aldous Huxley, auteur notamment du roman Le Meilleur des mondes, était un ami de Stravinsky. Sa mort suscita la dernière œuvre orchestrale importante de Stravinsky. Comme chez Webern, la notion de variation y est profondément renouvelée et il n’y a pas de thème présenté au début comme chez Mozart ou Brahms. Le matériau dérive d’une série de douze sons, qui engendre l’ensemble de l’œuvre. Les variations deviennent alors les transformations successives de cette série et de ses intervalles, dans une écriture fragmentée, plutôt que les métamorphoses d’une mélodie reconnaissable.

  • Version recommandée : Orchestre symphonique de Londres, Michael Tilson Thomas (direction) / RCA (1996)

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