Nicolas Altstaedt fan des sixties

Published On: 29 mai 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Le violoncelliste propose un parcours d’une rare originalité de la musique des années 1960 où se distinguent les œuvres de Grażyna Bacewicz et Sándor Veress. Avec la complicité de Maxim Emelyanychev, il signe un disque audacieux et magistral.

Blackbirds comme Blackbird, mais avec un s, la célèbre chanson de Lennon et McCartney qui clôt ce programme. Comme l’indique le sous-titre, cette heure de musique se veut sinon un condensé du moins un panorama des années 1960. Panorama dans lequel ne sont pas convoqués ses représentants les plus illustres, Benjamin Britten (1913-1976) excepté : pas de Messiaen, de Boulez, de Stockhausen, de Berio, de Cage, de Ligeti…

Chostakovitch est également absent mais il semble parfois se glisser dans le Concerto pour violoncelle n° 2 de Grażyna Bacewicz (1963) : il partage en effet le même goût pour les contrastes entre agitation et immobilité, pour les gestes fragmentés, pour l’ironie et l’inquiétude. On peut aussi évoquer Lutosławski pour la fluidité des textures, Ligeti et le génial Penderecki de cette époque pour le travail sur les masses sonores. Mais au jeu vain des comparaisons mieux vaut préférer l’écoute attentive d’un authentique chef-d’œuvre, un concerto « grandiose » qui parvient « en quelques notes seulement […] à esquisser d’emblée un univers tout à fait original » comme l’écrit à raison Nicolas Altstaedt.

Le Concerto pour violoncelle n° 2 de Bacewicz, cœur battant du disque

Bien plus consistante que son Concerto pour violoncelle n° 1, cette « œuvre symphonique dans laquelle le violoncelle est comme un indispensable fil conducteur », composée pour Gaspar Cassadó, parvient en un gros quart d’heure et trois mouvements à happer l’auditeur. Cette musique faite de blocs et de ruptures maintient néanmoins une lisibilité d’un discours atonal d’une saisissante puissance dramatique. La compositrice polonaise privilégie la transparence de la texture et envisage l’orchestre comme un espace où les plans restent visibles et entre lesquels circule le violoncelle.

Nicolas Altstaedt et l’Orchestre symphonique de la Radio suédoise dirigés par Maxim Emelyanychev évitent lourdeur, pathos et opacité. Le violoncelliste fait montre d’une virtuosité et d’une puissance physique impressionnantes qui donnent à cette interprétation une intensité supérieure aux versions de Roman Jabłoński avec le Grand Orchestre symphonique de la Radio et de la Télévision polonaises (Dux, 1996) et de Bartosz Koziak avec l’Orchestre polonais Sinfonia Iuventus (Dux, 2012). Ce concerto devrait désormais figurer au répertoire de nombreux violoncellistes et incite à poursuivre la découverte de l’œuvre de Grażyna Bacewicz.

Les singularités de Britten et Feldman

Ce même goût pour la vigueur physique du son et la lisibilité des lignes prévaut dans la version de Nicolas Altstaedt et Maxim Emelyanychev de la Sonate pour violoncelle et piano de Britten (1961). Les deux complices refusent un lyrisme facile pour privilégier l’instabilité, l’ironie (Scherzo et Marcia) et la mobilité du discours dans une narration qui respire sans cesse et s’articule avec netteté. Ils savent néanmoins trouver le juste équilibre dans une Elegia d’une noble gravité sans pourtant approcher le style plus généreux de Rostropovitch et Britten (Decca, 1961).
Les quatre minutes de temps suspendu de Durations II de Morton Feldman (1960) semblent inverser les rôles : les silences, et non plus les sons, semblent organiser les événements. Nicolas Altstaedt parvient à leur conférer une autorité incontestable.

La révélation de la Sonate pour violoncelle seul de Veress

La Sonate pour violoncelle seul de Sándor Veress (1967) constitue l’autre découverte marquante de ce programme décidément très riche et fort intelligemment conçu. Organisée en trois mouvements, elle « présente un traitement du dodécaphonisme assez proche de celui de Bacewicz : jamais dogmatique, d’une haute expressivité, d’une originalité frappante » comme l’écrit le violoncelliste qui y entend « le chant, la solitude, l’absurde ». À nouveau, l’artiste combine la plénitude du son et la solidité du geste à l’aération des traits, sans lisser les aspérités de l’écriture.

Et les Beatles en apesanteur pour conclure

Le voyage dans les années 1960 s’achève dans une église portugaise à minuit alors que sonnent les cloches. Nicolas Altstaedt rejoint le luthiste Thomas Dunford qui vient de donner un récital et chante volontiers. Tous deux enregistrent Blackbird de Paul McCartney et John Lennon (1968) et en offrent une interprétation d’une grâce infinie. On quitte à regret ce merle et son chant mélancolique.

Informations pratiques

  • Titre : Blackbirds – Music from the 1960s
  • Compositrice : Grażyna Bacewicz (1909-1969)
  • Œuvres : Concerto pour violoncelle n° 2 ; Morton Feldman (1926-1987) : Durations II ; Benjamin Britten (1913-1976) : Sonate pour violoncelle et piano ; Sándor Veress (1907-1992) : Sonate pour violoncelle seul ; Paul McCartney (né 1942) / John Lennon (1940-1980) : Blackbird
  • Interprètes : Nicolas Altstaedt (violoncelle), Thomas Dunford (voix et luth), Orchestre symphonique de la Radio suédoise, Maxim Emelyanychev (piano et direction)
  • Label : Alpha Classics 1213 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 59 min

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