Une leçon de musique à deux clavecins
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Olivier Fortin et Emmanuel Frankenberg transforment le duo de clavecins en un véritable orchestre miniature. De Chambonnières à Rameau, en passant par Lully, Marais et Forqueray, leur programme baroque français fait dialoguer les timbres, les voix et les résonances avec une rare liberté, jusqu’à donner l’illusion d’un instrument unique.
La pratique du jeu à deux clavecins ouvre des horizons auxquels on ne pense pas toujours. On peut sagement suivre les conseils de Couperin, partager les voix et doubler la basse, ou bien croiser les parties, les diviser, les enrichir jusqu’à faire oublier qu’il ne s’agit plus de deux instrumentistes mais d’un seul organisme sonore. C’est cette seconde voie qu’empruntent Olivier Fortin et Emmanuel Frankenberg, en dépassant de loin une démarche déjà abordée, avec un bonheur inégal, par quelques jeunes interprètes de la scène baroque.
Un siècle de musique française
Le programme est construit avec une remarquable intelligence. Il embrasse presque tout un siècle de musique française : transcriptions de pages orchestrales de Marais, amplification des pièces de Chambonnières et de Forqueray, sans oublier un choix particulièrement heureux chez Rameau : « Les Sauvages », les menuets ou encore « La Triomphante » tirés des Nouvelles Pièces de clavecin. Utiliser trois clavecins (Titus Crijnen d’après Blanchet, Bruce Kennedy d’après Taskin et Guillaume Zellner d’après Couchet) n’est pas un simple luxe instrumental car chacun apporte une couleur spécifique qui participe à cette illusion orchestrale, particulièrement dans le chant des voix supérieures. La prise de son d’Aline Blondiau restitue au plus près cette diversité de timbres et apporte une aération souvent négligée dans ce dispositif instrumental.
L’expérience acquise par Olivier Fortin auprès de Skip Sempé trouve ici son prolongement naturel. Avec Emmanuel Frankenberg, jeune musicien aussi brillant au clavecin qu’au cor naturel, il forme un duo dont les ambitions dépassent très largement celles des enregistrements récents consacrés au genre.
Une même respiration
Il suffit d’entendre le prélude non mesuré qui ouvre le disque : exercice redoutable où les deux interprètes doivent partager un même temps intérieur, une même respiration, au point que toute notion de premier ou de second clavecin disparaît.
L’émotion naît d’abord de la qualité du chant. La chaconne « La Buisson », de Forqueray père et fils, déploie ses harmonies avec une évidence bouleversante , la Gigue d’Angleterre de Lebègue conserve cette gravité souriante qui lui est propre, tandis que la sarabande « Jeunes Zéphirs » de Chambonnières atteint un degré de raffinement exceptionnel. Tout y respire avec une telle unité que l’on cesse d’entendre deux instruments : un seul interprète semble façonner le discours.
Les pages orchestrales sont sans doute les plus révélatrices de cette esthétique. L’ouverture de Cadmus et Hermione de Lully/d’Anglebert impressionne moins par son éclat que par son intelligence. Les rythmes pointés, légèrement assouplis par un remplissage en style luthé, retrouvent leur fonction expressive sans jamais perdre leur autorité. Dans Alcyone de Marais, les doublures ne relèvent pas d’un simple épaississement de la texture : elles élargissent l’harmonie, prolongent les résonances et donnent au discours une respiration orchestrale.
Vocalité permanente
Même les œuvres les plus fréquentées échappent à toute routine. « Les Sauvages » ou les menuets de Rameau ne sont pas traités comme de brillants bis, mais comme de véritables laboratoires sonores où fusionnent avec une remarquable intelligence les différentes versions léguées par le compositeur. Le contrepoint se densifie librement sans alourdir le discours ; cette vocalité permanente constitue peut-être la réussite la plus singulière de l’enregistrement.
Le sommet du disque demeure toutefois les grandes chaconnes de Lully (Phaëton) et de Marais (Alcyone). Peu d’interprètes savent aujourd’hui conduire les longues arches de tension tout en laissant respirer les épisodes les plus gracieux, sans doute par manque de conviction dans ce répertoire de variations souvent considéré comme un simple support de la danse. Celle-ci retrouve ici son véritable statut, celui d’un mouvement perpétuellement animé par le poids, le rebond et l’élasticité du geste.
Au-delà de l’exploit instrumental, ce disque rappelle que le jeu à deux clavecins ne consiste pas à additionner deux virtuoses mais à inventer une autre manière de penser la polyphonie, la couleur et le temps musical.
Informations pratiques
- Compositeurs : Jacques Champion de Chambonnières (1602-1672), Jean-Henri d’Anglebert (1629-1691), Nicolas-Antoine Lebègue (1631-1702), Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Marin Marais (1656-1728), Antoine Forqueray (1672-1744), Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
- Titre : Clavecins concertants
- Interprètes : Olivier Fortin, Emmanuel Frankenberg (clavecins)
- Label : Alpha Classics 1228 (1 CD)
- Année d’enregistrement : 2024
- Durée : 53 min
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