Bohuslav Martinů et l’art du dialogue instrumental

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Published On: 11 septembre 2026|
Temps de lecture : 3 minutes

Entre les derniers feux de la période parisienne et les débuts de l’exil américain, Bohuslav Martinů a signé quelques-unes de ses pages les plus abouties pour violon, flûte et piano. Les frères Ambroise et Jocelyn Aubrun, épaulés par le pianiste Steven Vanhauwaert, s’en emparent avec une élégance et une justesse qui les hissent sur les sommets de la discographie.

Au sein de la vaste production de Martinů, la musique de chambre tient une place essentielle, en nombre (elle occupe près d’un quart des 387 ouvrages recensés par Harry Halbreich dans son catalogue) comme en qualité. Bien sûr, tout n’y culmine pas au niveau, par exemple, des Madrigaux pour violon et alto (1947), du Quatuor à cordes n° 5 (1938), du Quintette avec piano n° 2 (1944) ou encore du Nonette pour quintette à vent et cordes (1959). Mais l’invention inépuisable du compositeur irrigue avec bonheur la moindre de ses partitions.

Des chefs-d’œuvre entre Paris et les États-Unis

Le programme de ce disque, qui couvre la fin de la période parisienne de Martinů et le début de son exil américain, comprend au moins deux chefs-d’œuvre : la Sonate pour violon et piano n° 3 de 1944, seul duo instrumental du compositeur distribué sur quatre mouvements, et la Sonate pour flûte et piano de 1945, sans doute la plus belle du genre en son siècle avec celles de Prokofiev et de Poulenc. Mais dans la combinaison qui allie flûte, violon et piano, la Sonate au parfum néo-classique écrite pour le trio de Marcel Moÿse en 1937, tout comme la radieuse Sonate-Madrigal de 1942 dégagent un charme presque aussi irrésistible en dépit d’une inspiration à peine moins relevée.

Le piano attentif et nuancé de Steven Vanhauwaert

Les frères Aubrun et Steven Vanhauwaert évoluent en symbiose avec cette musique tant l’écriture élégante de Martinů, son économie comme son ingéniosité, sa vitalité comme son raffinement harmonique semblent s’incarner dans le jeu de nos musiciens. Le pianiste ne s’affirme peut-être pas avec la même autorité qu’un Marc-André Hamelin (Analekta, 1993) mais avec une souplesse sans doute supérieure. Toujours à l’écoute en modulant ses phrasés et ses nuances dynamiques, il prolonge les inflexions de ses partenaires comme le gant épouse la main.

Les reflets veloutés du violon d’Ambroise Aubrun

Aussi à l’aise chez Bach (Éditions Hortus) que chez Éric Tanguy (Navona Records), Ambroise Aubrun organise avec autant d’audace que de sagacité d’improbables rencontres entre Mozart, Éric Zeisl, Milhaud, Elgar ou Blair Fairchild dans deux albums intitulés Romance de Guerre et Paris-Los Angeles (Hortus). Le violoniste aborde Martinů dans une simplicité de ton et une acuité de lecture qui confèrent la même éloquence aux moments de recueillement qu’à ceux dominés par la vivacité rythmique. Le velours aux reflets profonds qu’il tisse sur son instrument vénitien signé Matteo Goffriller ajoute à notre plaisir. S’il ne fait pas tout à fait oublier David Oïstrakh, Josef Suk, Václav Remeš ou Bohuslav Matoušek dans l’admirable Troisième Sonate, notre interprète fait aussi bien qu’eux en y entretenant une ferveur frémissante (Adagio), une intensité limpide (le mouvement final) qu’appuie l’équilibre quasi idéal entre violon et piano.

Le jeu élégant et incisif du flûtiste Jocelyn Aubrun

Vous avez peut-être découvert Jocelyn Aubrun en écoutant son ineffable solo de flûte du Daphnis et Chloé gravé à Lyon sous la baguette de Leonard Slatkin (Naxos, 2015). Il faut absolument rechercher les deux ingénieux programmes qu’il a enregistrés avec Aline Piboule, chez Lyrinx pour leurs débuts au disque (Flûte et piano en France, 1890-1920), puis chez Artalinna (1943), en 2014, où il a également publié une rare monographie dédiée à Philippe Gaubert, en 2021. Sa sonorité tour à tour laiteuse ou nacrée, irradiante puis voilée d’embruns marins, alimente un jeu à la fois élégant et incisif qui fait merveille ici. Dans la Sonate de 1945, aucun rival ne lui fait obstacle, pas même Jean-Pierre Rampal, Pavel Foltýn ou Alain Marion. En écoutant le flûtiste dans l’Allegro poco moderato final on cherche des yeux cet oiseau nocturne au chant caractéristique que Martinů avait recueilli et dont il a semé les accents dans sa partition.

Informations pratiques

  • Compositeur : Bohuslav Martinů (1890-1959)
  • Titre : Chamber Music (1937-1945)
  • Œuvres : (voir texte)
  • Interprètes : Jocelyn Aubrun (flûte), Ambroise Aubrun (violon), Steven Vanhauwaert (piano)
  • Label : Brilliant Classics 97501 (1 CD)
  • Année d’enregistrement : 2024
  • Durée : 1 h 11 min

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