Charlotte Hu dévoile la face sombre des Goyescas de Granados

Published On: 21 septembre 2026|
Temps de lecture : 5 minutes


Inspirées par l’univers de Goya, les Goyescas racontent une histoire d’amour et de mort. Charlotte Hu en souligne la tension dramatique et les couleurs sombres, dans une lecture d’une rare intensité.

Composée et créée par Granados en 1911, la suite pour piano des Goyescas s’inscrit parmi les monuments de la musique espagnole pour piano, à l’instar de l’Iberia de son compatriote et condisciple Albéniz, achevée deux ans auparavant. Les deux œuvres, malgré des affinités de façade, notamment leur extrême difficulté d’exécution et certaines idiosyncrasies puisées dans la musique populaire, relèvent d’une nature différente.

Iberia repose sur l’évocation « atmosphérique » sophistiquée de certains lieux et climats particulièrement frappants, sans connexion évidente. Les Goyescas, à l’opposé, racontent une histoire et ambitionnent la peinture sociale. Le compositeur y recrée, avec une évidente nostalgie, le monde des majas et majos, immortalisé par Goya en une série de tableaux, puis de gravures — dans ses célèbres Caprichos —, dépeignant de façon colorée puis amèrement satirique ces jeunes gens élégants, fiers et souvent extravagants de la fin du XVIIIe siècle.

À ces lanceurs de modes vestimentaires, farouches défenseurs de l’identité ibérique face à l’influence française, principalement issus des classes moyennes madrilènes, se mêlaient de jeunes aristocrates avides d’encanaillement et de sensations fortes.

Une histoire d’amour, de jalousie et de mort

Le drame se noue dans cette confrontation de classes : Le matador Paquiro, fasciné par la noble Rosario, provoque son amant Don Fernando, capitaine de la garde royale, lors d’un bal nocturne fatal, qu’il tuera en duel pendant la nuit. Les deux amants seront néanmoins réunis au-delà de la mort, dans l’épilogue spectral.

Chacune des pièces détaille les étapes du drame : « Los requiebros » (les compliments) évoque les jeux de séduction capricieux et frivoles des jeunes gens, tout en déhanchés, œillades et mouvements d’éventail, « Coloquio en la reja » (Conversation à travers la grille) les propos amoureux de Rosario et Fernando, « El fandango del candil » (Fandango à la bougie) le bal lourd de menaces dans la taverne, « La maja y el ruiseñor » (La jeune fille et le rossignol) les plaintes et angoisses de Rosario dans l’attente de l’issue du duel, « El amor y la muerte, balada » (La ballade de l’amour et de la mort) la jeune fille serrant dans ses bras le cadavre de son amant et l’Épilogue « Serenata del espectro » (Sérénade du spectre), l’apparition fantomatique du mort chantant sous les fenêtres de sa belle.

Granados tirera du cycle un bref opéra, plus explicite mais moins inspiré, dont la première new-yorkaise de 1916 lui sera fatale : au retour, il périra avec son épouse en tentant de la sauver lors du naufrage du ferry les ramenant de Londres à Barcelone, via Dieppe, coulé par un sous-marin allemand.

Granados entre Wagner et musique espagnole

Musicalement, Granados édifie soigneusement l’architecture narrative du cycle, en insérant subtilement des fragments et réminiscences de motifs ou d’accords (dont des septièmes de dominantes récurrentes avec quinte abaissée aux moments clefs) tirés des deux premiers volets dans les suivants.

L’harmonie reste conservatrice, mais marquée par une forte influence wagnérienne, en l’espèce de Tristan et Isolde, dont le fameux enchaînement harmonique des quatre premières mesures du prélude (leitmotive du désir et du regard, tout aussi topiques ici que dans Tristan) infuse toute la musique, sous des formes renversées ou rétrogrades, quasi littérales dans les deux derniers volets, hispanisées ailleurs, l’harmonie devenant de plus en plus ambiguë, chromatique et dissonante au fil de la progression du drame, alors même que ses riches couleurs s’affaiblissent. La « Sérénade du spectre » ne comporte d’ailleurs plus aucune armure tonale.

Les grandes interprétations des Goyescas au disque

L’abondante discographie a été marquée par deux interprètes inapprochés. Alicia de Larrocha, d’abord, dont la première version (Deutsche Grammophon, 1955), ardente, acérée, captée en mono sur un instrument miraculeux reste définitive, quasiment égalée par sa gravure stéréo de 1961 pour Hispavox (Warner Classics). De ses gravures ultérieures, on peut surtout retenir la lecture plus « classique », plus immédiatement charmeuse, qu’elle a réalisée en 1990 pour RCA. Eduardo del Pueyo (Decca, 1956), ensuite, fulgurant et félin à la fois, plus sombre et plus fluide que Larrocha, plus proche de Greco que de Goya, mais transcendant.

Des très nombreuses versions des trente dernières années, on distinguera avant tout celle, magistrale, de José Menor (Ibs Classical, 2016) qui reprend le flambeau avec une hauteur de vue et une exactitude philologique impressionnantes. Il ne faut oublier ni l’enregistrement public éblouissant (parfois trop) de Michel Blok (ProPiano, 1981), ni les lectures hypersensibles de Sofya Melikian (Etcetera, 2017), idéalement couplée avec les Variation sur un thème de Chopin de Mompou, et de la surprenante Dina Stojilković (CPO, 2023). Sans compter le disque tardif, mais ô combien mûri et décanté de Jean-Philippe Collard (La Dolce Volta, 2019) et celui, si poétique, de Javier Perianes (Harmonia Mundi, 2023).

La lecture sombre et expressionniste de Charlotte Hu

Face à un tel aréopage, l’Américaine Charlotte Hu, en pleine maturité désormais, ne fait pas de la figuration : elle captive. C’est la trajectoire dramatique de l’œuvre qui l’intéresse, la plaçant, d’emblée, et à rebours de ses confrères, sous le signe des passions sérieuses, menacées, inquiétantes, dès « Los requiebros », nerveux plus que frivoles, sans jeu autre qu’un badinage violent, sans joliesses, sans soleil, mais saturé de pressentiments. Ceux-ci imprégneront aussi le « Coloquio », d’un sentiment tragique issu des frictions entre légèreté, ombres, tendresses, touffeurs et langueurs, brassant des grappes de notes avec une violence vraiment dévorante Con dolore e appassionato, comme l’indique Granados, refermée sur une ambiguïté évanescente.

Le « Fandango », frappé d’un talon brutal, presque flamenco (on nous pardonnera le solécisme) figure une danse de mort, malsaine, de plus en plus sombre au travers de ses incises nostalgiques. Pressentiments toujours dans le sidérant dialogue avec le rossignol, d’une clarté nocturne quasi surnaturelle, tout en tensions rentrées. Dans « El amor y la muerte », la jeune fille se débat avec le destin : stupeur, sidération, blessure, éclairs violents scandent la déploration, intégrant comme peu le détail dans la grande ligne, conçue comme une pantomime de théâtre. C’est justement un pantin brisé que peint le son de guitare de la « Serenata », tout en pincements sataniques et grincements vengeurs, l’ombre y dévorant peu à peu les réminiscences nostalgiques, désagrégées à la fin de façon glaçante.

La prise de risque constante n’y entrave jamais la qualité plastique du jeu et les déploiements/reploiements des couleurs, où l’on perçoit les jaunes, les incarnats, les vermillons, les flous de la période médiane de Goya, mais aussi les zébrures cruelles des Caprichos.

Le strict calibrage du beau Steinway, parfaitement capté, moins ample que celui de Menor, un jeu de pédale singulièrement éclairant (jusque dans l’usage de la sourdine) accroissent l’impact de la vision. C’est de toute beauté, rejoignant presque le jeu altier et tranchant de Menor, plus amer encore, qui y ose l’expressionnisme qu’elle ne s’autorise pas.

On regrette, quelles que soient leurs qualités, les deux chiches compléments, pour exceptionnels qu’ils soient (les Escenas romanticas auraient pu loger …). Cela n’enlève que peu à ces Goyescas de très haute volée.

Informations pratiques

  • Compositeur : Enrique Granados (1867-1916)
  • Œuvres : Goyescas. 12 Danses espagnoles (extraits) : n° 2 « Oriental » et n° 5 « Andaluza »
  • Interprète : Charlotte Hu (piano)
  • Label : Pentatone PTC 5187 522 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 04 min

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