Alexis Weissenberg, un pianiste à redécouvrir

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Published On: 28 septembre 2026|
Temps de lecture : 7 minutes

Star du piano dans les années 1970 et 1980, Alexis Weissenberg a marqué son époque par une technique exceptionnelle et une conception très personnelle des œuvres. Sa discographie pour Pathé Marconi-EMI, réunie ici en trente-sept disques, invite à réexaminer un musicien dont la prétendue froideur ne suffit pas à rendre compte de l’intensité et de la singularité du jeu.

Entre 1972 et 1989, un mercredi par mois, le téléspectateur avait rendez-vous avec Le Grand Échiquier de Jacques Chancel. L’émission fédérait des univers aussi variés que ceux de Ray Charles et Georges Brassens, Herbert von Karajan et Tino Rossi, Raymond Devos et Leonard Cohen, Lino Ventura et Míkis Theodorákis. Un soir, Rostropovitch a interprété la « Sarabande » de la Suite en ut mineur de Bach, et un autre, Weissenberg a joué le Nocturne en ré bémol majeur de Chopin. Devant l’adolescent que j’étais, le ciel s’est entrouvert à deux reprises.

Un parcours cahoteux de Sofia à Paris en passant par New York

Alexis Sigismond (Sigi pour ses proches) naît en 1929 dans une famille juive de Sofia où il étudie le piano dès l’âge de 3 ans auprès de Pantcho Vladiguerov. Fuyant la terreur imposée par le gouvernement pro-fasciste, l’enfant et sa mère gagnent la Turquie après s’être échappés du camp de concentration où ils étaient détenus.

En l’espace de deux ans, 1946 et 1947, il quitte la Palestine pour intégrer la Juilliard School de New York sous la houlette d’Olga Samaroff ; il remporte le Concours Leventritt puis fait ses débuts au Carnegie Hall avec George Szell et Eugene Ormandy comme parrains ! Tout comme Maurizio Pollini un peu plus tard, il décide en 1957 de mettre sa carrière en pause afin de mûrir son art et de parfaire sa technique. Il s’installe en France où il venait d’obtenir sa naturalisation et c’est à Paris, en 1966, que le récitaliste fait un retour éclatant.

Au début des années 1990, il développe son activité de pédagogue avec des classes de maître à Engelberg (Suisse) où se sont pressés des pianistes comme Kirill Gerstein, Cédric Tiberghien ou Iddo Bar-Shaï. Il décède à Lugano à l’âge de 82 ans, affaibli par la maladie de Parkinson dont les premiers symptômes l’avaient contraint à mettre un terme à son activité de concertiste une trentaine d’années auparavant.

Alexis Weissenberg, une star du piano à réécouter

Révélé au grand public par l’image et choyé par elle, Weissenberg se situait pourtant à l’opposé de ceux qui s’incrustent dans les médias afin d’y étaler leur vie et leurs « idées ». L’homme était volontaire mais pudique, jamais dogmatique dans son enseignement et d’une grande douceur dans sa relation aux autres.

Quand on observe l’indifférence voire le mépris dans lequel la critique moderne le tient, on a peine à croire qu’il fut l’un des artistes les plus célèbres de la planète durant deux décennies. Si certains commentateurs tiennent des propos fielleux à son égard (mais pas Mélissa Khong, par exemple, signataire du texte de présentation du coffret), de nombreux musiciens ont exprimé leur admiration pour le pianiste. Celle d’un Rafael Orozco est patente lors de l’émission animée par Pierre Bouteiller en 1971, où Weissenberg et son disciple le plus connu déchiffrent ensemble la « Valse » de la Suite n° 2 de Rachmaninov. Quant à Karajan, il a déclaré que son ami était « par sa personnalité et son intuition remarquable, l’un des interprètes clés du XXe siècle ». On imagine mal le chef autrichien flattant un musicien qu’il n’aurait pas estimé.

Le boîtier qui nous occupe comprend les trente-sept disques issus du mariage entre le pianiste et Pathé Marconi-EMI, depuis le légendaire microsillon paru chez Odéon en 1964 (Stravinsky et Ravel) jusqu’aux Gershwin enregistrés à Berlin en 1983. Mais Weissenberg travaillait simultanément avec la RCA Victor pour laquelle il a signé quelques-uns de ses plus grands disques entre 1967 et 1969 (Bartók avec Ormandy, Chopin, Debussy, Haydn, Rachmaninov surtout, en concerto avec Prêtre ou en solo dans une inoubliable intégrale des Préludes). La même gravure des trois sonates de Haydn se retrouve miraculeusement ici, mais pas le reste, hélas ! Plus tard (1985-1988), le pianiste réalisera pour la Deutsche Grammophon des Bach, Debussy, Rachmaninov et Scarlatti de fort belle tenue dont la réécoute met quelques pendules à l’heure.

Des concertos inégaux

Son partenariat instrumental avec Mutter (sonates de Brahms et de Franck, à réévaluer) ou vocal avec Caballé (Montsalvatge, Turina, Richard Strauss), Gedda (Rachmaninov) et Prey (Liszt) a donné de vraies réussites.

Les pages concertantes, un peu moins. Avec Bernstein (Concerto pour piano n° 3 de Rachmaninov), Giulini (Concertos nos 9 et 21 de Mozart, Concerto n° 1 de Brahms), Muti (remake superflu du même Brahms), Ozawa (Rhapsody in Blue et Variations on « I Got Rhythm » de Gershwin, Concerto n° 3 de Prokofiev et Concerto en sol de Ravel) ou Skrowaczewski (toutes les œuvres avec orchestre de Chopin), il signe des versions solides sans être mémorables.

C’est l’association avec Karajan qui produit les fruits les plus inégaux. Pour des Variations symphoniques de Franck et un Concerto n° 1 de Tchaïkovski aussi brillants que dramatiques, quelle lourdeur orchestrale dans le Concerto n° 2 de Rachmaninov, et quel échec des deux interprètes dans une intégrale Beethoven à la fois boursouflée et survolée !

Des Bach, Chopin et Schumann de premier ordre

Le sentimentalisme est rigoureusement absent de ce coffret, singulièrement dans les Chopin, Bach et Schumann qui occupent près de la moitié de son contenu. Un Chopin objectif mais jamais routinier, avec des phrasés, des rubatos souvent inattendus, et qui s’inscrit plus d’une fois dans un arc dramatique étonnant (Mazurka op. 17 n° 4). Un Chopin au port altier, frémissant mais avec des yeux secs, qui avance comme un funambule au-dessus du danger (Nocturnes, Sonates, Valses).

Notre pianiste génère d’étranges influx émotionnels par-delà l’acuité de sa lecture. Ainsi les inflexions originales mais jamais nombrilistes qu’il sème dans ses Bach sans en contourner l’exactitude rythmique ni entraver leur élan. Un Bach non historiquement informé, certes, mais ceux de Gould, Kempff, Gulda, Richter, Pommier ou Goode, tous différents, ne le sont pas davantage. On a le droit de les préférer à ceux de Weissenberg mais pas d’invoquer une imaginaire « machine à coudre » chez ce dernier.

Les deux versions des Variations Goldberg (1967, ma préférée, et 1981) ne sont plus à la mode. Celles de Maria Tipo ou d’André Tchaïkovski non plus, mais quand on les réécoute… N’entendons-nous pas ici l’enseignement de Wanda Landowska ? Riez. Puis consultez l’enregistrement de la Polonaise en 1945 : derrière le ferraillement du clavecin, certaines respirations sont quasiment identiques.

Weissenberg froid et virtuose ?

La rigueur intimidante et la froideur relevées par les détracteurs de Weissenberg ne seraient-elles pas le paravent d’une houle souterraine, d’un imaginaire certes contenu mais bien plus sensible que ne le laisse croire une analyse superficielle de son jeu ? Il en va ainsi de ses Schumann – mais pas le Carnaval, trop cartésien – avec par exemple un Album pour la jeunesse à la fois minéral et lunaire, des Études symphoniques tranchantes mais d’une architecture vertigineuse, ou encore des Variations ABBEG aux trajectoires troublantes.

Autre légende à battre en brèche : technicien monstrueux, le pianiste privilégierait la virtuosité partout où cela est possible. Écoutons alors, dans la Sonate de Liszt, les pauses murmurées sans fadeur qu’il organise telles des ombres portées sous l’éclairage intense qu’il impose. Un interprète médiocre se contenterait de broyer l’ivoire puis de s’épancher dans les passages lyriques ménagés par le compositeur. Il n’en est rien ici.

La puissance du jeu de Weissenberg peut gêner, parce qu’en rien adoucie par des prises de son souvent dures que le rematriçage améliore cependant (à noter plusieurs accrocs de montage, par exemple dans l’« Allemande » de la Troisième Partita de Bach). On admet également que la souplesse de l’articulation, la tendresse du toucher, la mobilité des coloris sont très souvent négligées par le pianiste ; les sonates de Beethoven en pâtissent. Mais toujours au bénéfice de la clarté et de l’intégrité de la partition.

Il est légitime d’avoir du piano idéal une conception moins intériorisée, plus sensuelle que celle-ci. Personnellement, tous ces disques me fascinent comme me fascine sans toujours me convaincre l’autorité glacée d’un Fritz Reiner, d’un Jascha Heifetz ou d’un Ievgueni Mravinski. Et oserais-je avouer qu’entre la quête de perfection entreprise par Michelangeli et par Weissenberg, chacun à sa manière, je m’ennuie moins chez le second ?

Sigi se confiait au micro de Claude Maupomé : « La solitude est un matériau pour le soliste, on doit en jouer, sans en jouir. Nous nous adressons à la solitude de chacun de ceux qui nous écoutent ».

Informations pratiques

  • Titre : Alexis Weissenberg – The Complete Warner Classics Edition
  • Compositeurs : Bach, Beethoven, Brahms, Chopin, Debussy, Franck, Gershwin, Haydn, Liszt, Montsalvatge, Moussorgski, Mozart, Prokofiev, Rachmaninov, Ravel, Saint-Saëns, Schumann, Scriabine, Séverac, R. Strauss, Stravinsky, Tchaïkovski, Turina, Vladiguerov
  • Interprètes : Montserrat Caballé (soprano), Nicolai Gedda (ténor), Hermann Prey (baryton), Anne-Sophie Mutter (violon), Orchestre national de France, Leonard Bernstein (direction), Orchestre symphonique de Londres et Orchestre symphonique de Vienne, Carlo Maria Giulini (direction), Orchestre philharmonique de Berlin et Orchestre de Paris, Herbert von Karajan et Seiji Ozawa (direction), Orchestre de Philadelphie, Riccardo Muti (direction), Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris, Georges Prêtre et Stanislaw Skrowaczewski (direction)
  • Label : Warner Classics 5026854291260 (37 CD)
  • Dates d’enregistrement : 1964-1983
  • Durée : N.P.

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