Le Prokofiev intime et inquiet de Giorgi Gigashvili

Published On: 25 septembre 2026|
Temps de lecture : 4 minutes


À 26 ans, le pianiste géorgien Giorgi Gigashvili aborde les trois Sonates « de guerre » de Prokofiev avec une pudeur et une poésie peu communes. Loin de tout effet spectaculaire, il privilégie la fragilité, les silences et les zones d’ombre, faisant de ce triptyque une méditation aussi personnelle qu’actuelle.

La Géorgie vit, depuis quelques années, sous la coupe d’un parti autoritaire, ironiquement nommé « le Rêve géorgien ». Il lui inflige une politique de répression faite de détentions arbitraires, de procès expéditifs, de harcèlements quotidiens, d’actes de torture visant indistinctement tous ses opposants. On n’oublie pas que, dans ce contexte, l’illustre basse Paata Burchuladze est détenu depuis onze mois à l’issue des manifestations du 4 octobre 2025 appelant au renversement du gouvernement, et passible d’une peine de sept ans de prison.

On ne s’étonnera donc pas que son jeune compatriote (26 ans) le prometteur pianiste Giorgi Gigashvili, élève de Kirill Gerstein et Nelson Goerner et protégé de Martha Argerich, qui a déclenché et encouragé sa vocation, ait choisi pour ce nouveau disque, après un récital fort éclectique (de Scarlatti à Messiaen), et des concertos de jeunesse de Mozart dans la prestigieuse série supervisée par Howard Griffiths chez le même éditeur, le triptyque des sonates dites « de guerre » de Prokofiev, composées dans des circonstances peu ou prou analogues entre 1939 et 1942. Il explique dans sa lettre de présentation aux auditeurs, émouvante de sincérité, la douleur physique ressentie devant leur écriture presque inhumaine, champ de bataille où il dit avoir déversé sa rage, sa révolte, sa fureur impuissante, joignant à la protestation universelle un hommage ému à son premier professeur Revaz Tavadze, fauché lors de l’épidémie de Covid qui, le premier, l’a initié à ces œuvres alors qu’il avait à peine 15 ans.

Une lecture intime et poétique des Sonates « de guerre »

Pourtant, Gigashvili, à rebours de la majorité de ses confrères, choisit pudeur, élégance, poésie, clarté presque innocente, dessinant ces pages d’une pointe fine, sans brutalité ni motorisme, conférant ainsi une élasticité inédite au texte, tissé de plages intimes, ouvertes comme un livre de contes. Ce sont les fantômes d’un temps perdu qu’il y convoque, ciselant les plages lyriques avec une délicatesse (et un toucher) de funambule, fragilement suspendu sur des puits sans fond d’où peuvent jaillir à tout moment peurs et menaces, promptes à fracasser. Discours troublé, dissocié, donc, traversé d’ombres, d’égarements, d’indécisions, paraissant presque improvisé et constamment guetté par l’entropie.

Cette spontanéité parfois volatile est compensée par la rigueur de la lecture, équilibrant et hiérarchisant parfaitement les deux mains, jusque dans leurs croisements ou mouvements contraires les plus périlleux, qui maintient l’indispensable architecture contrapuntique malgré l’approche rythmique souvent évasive. Partout, une nostalgie candide et les tropismes d’une confidence hypersensible fondent le discours, sans que les forces contraires et disruptives qui le minent constamment, mais sans le grotesque ou les brutalités que d’autres y cultivent, en soient minimisées : elles n’en deviennent que plus dangereuses, comme un lent poison qui s’infiltre partout.

Une œuvre en dix mouvements

Cette conception lui permet d’embrasser le triptyque comme une méta-œuvre en dix mouvements, résolue sur une splendide et lumineuse Huitième dont la complexité structurelle et la densité des mouvements extrêmes ne se noient paradoxalement jamais dans tant de poésie rêveuse et de vagues obsessives.

Les deux précédentes ne sont pas en reste : la Sixième, d’une économie supérieure, sans cesse au bord de l’abîme, passe comme un souffle. On y admire avec quel art le pianiste ménage l’intelligibilité et le sens des accords staccato au travers des mélodies qui se croisent de registre en registre dans l’Allegretto, ludique et inquiétant à la fois, un Tempo di valzer divaguant en bribes voletantes à travers l’orage et un finale étonnamment fragmenté entre vertiges, fuite et sidération, où le chaos du réel finit par tout balayer.

La célèbre Septième, toute en tours et détours, fuit tout spectaculaire, notamment dans un « Precipitato » final d’une dramaturgie aussi fine que clairvoyante, où il ne fonce pas tête baissée, soucieux de trouver un temps suffisant pour permettre aux croisements rythmiques et aux motifs secondaires de demeurer audibles.

Giorgi Gigashvili face à la discographie

Approche inhabituelle, donc, et acte de résistance artistique bouleversant, qui n’efface certes pas l’irremplaçable souvenir de Richter ou Guilels qui demeurent la base de la discographie de ces sonates, où, plus près de nous, des intégrales magistrales de Matti Raekallio (Ondine, 1988-1990) ou Vladimir Ovchinnikov (Warner Classics, 1993) ou, dans le triptyque, du disque parfait dans lequel Stephen Osborne, implacable et réfléchi à la fois, constructiviste et grave, creuse ces pages au plus profond du clavier (Hyperion, 2009). N’oublions pas, pour les opus 82 et opus 83, la version envoûtante de Sergueï Redkin (Fuga Libera, 2024, CHOC de Classica, n° 270), qui fait autorité.

Lisa Batiashvili dans une conclusion en forme d’hommage

La flamboyante violoniste Lisa Batiashvili, mentor du jeune pianiste depuis fort longtemps, le rejoint en un magnifique geste d’amitié pour une « Danse des chevaliers » de Roméo et Juliette de grand style et surtout l’elliptique (mais dense malgré sa brièveté) hommage à Gia Kancheli qu’un autre compatriote, le compositeur Josef Bardanashvili, leur a expressément ciselé. Geste explosif et lapidaire, alternant délicatesse et sauvagerie entremêlés de bribes de motifs klezmer et de silences, qu’ils portent à une énigmatique incandescence. On ne pouvait mieux conclure.

Informations pratiques

  • Titre : With All My Breath and All My Blood
  • Compositeur : Sergueï Prokofiev (1891-1953)
  • Œuvres : Sonates pour piano n° 6 op. 82, n° 7 op. 83 et n° 8 op. 84. « Danse des Chevaliers » de Roméo et Juliette (transcription pour violon et piano de David Grjunes). Josef Bardanashvili (né en 1948) : To Giya Kancheli (P.S.)
  • Interprètes : Giorgi Gigashvili (piano), Lisa Batiashvili (violon)
  • Label : Alpha Classics 1194
  • Date d’enregistrement : 2025
  • Durée : 1 h 25 min

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