Bach et la guitare ou la culture du compromis
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Une relecture audacieuse des Variations Goldberg à la guitare. Thibaut Garcia et Antoine Morinière révèlent une orchestration sensible, inventive et lumineuse de l’œuvre.
À l’instar d’autres projets ambitieux qui émaillent l’histoire du disque, cette interprétation des Variations Goldberg à la guitare relève d’une démarche singulièrement profonde. Il ne s’agit pas d’un simple travail d’adaptation ou de transcription – tâche déjà complexe en soi – d’autant que les deux musiciens ont fait construire, auprès du luthier Hugo Cuvilliez, deux instruments jumeaux issus d’un même arbre, la matière sonore entend refléter l’unité d’intention.
Tenter les Variations Goldberg à la guitare n’a rien de nouveau. Thibault Cauvin en livrait une Aria pesante et compliquée, (Sony Classical, 2015), le duo Mélisande transposait le cycle dans le grave avec un bonheur inégal (Paraty, 2014), tandis que Kurt Rodarmer proposait dès 1996 une version virtuose sur guitare baryton, respectant au mieux les hauteurs réelles (Sony Classical, 1998).
Si l’aisance technique y était remarquable et les plans sonores précisément organisés, la sonorité de l’aigu s’avérait souvent ingrate, et l’on regrettait la richesse de timbre du clavecin ou du clavicorde, ainsi que les subtilités d’articulation propres aux claviers anciens.
Un retour aux ressources de l’instrument
Thibaut Garcia et Antoine Morinière, travaillant dans la tonalité originale, décident de transformer la tessiture limitée de la guitare en un terrain fertile. Octaviations, réaménagements mélodiques, redistribution des voix : autant de choix qui ouvrent de nouvelles pistes expressives, apportant lumière à un détail ou réorganisant les plans sonores pour une lisibilité supérieure.
On déplace ici le centre de gravité du « tempo de gigue » ; le trille permanent de la « Variation 28 » devient une fluide pédale dans le grave, la « Variation 14 » cultive une intéressante ambiguïté d’appuis. Quelques variations se teintent d’un hispanisme bienvenu (« Ouverture », « Variation 30 ») où les codes culturels se rencontrent – là où, généralement, de telles propositions peinent à trouver une véritable cohérence rhétorique ou tomberaient dans le mauvais goût.
Une expressivité renouvelée, entre clavicorde et luth
Dans les variations lentes, on admire le cantabile des voix supérieures et une expressivité presque suffocante, qui évoque parfois un clavicorde ou un luth au timbre étonnamment rond. La caractérisation est toujours forte : les éclats de rire de la « Variation 23 », ses croisements vertigineux, ce « canon à l’octave » tendrement chaloupé, ou encore le tranquille énoncé de la « Fughetta » témoignent de choix réfléchis et minutieusement aboutis.
Sur le plan technique, on avait fini par croire que l’ornementation typique des Variations Goldberg était difficilement réalisable à la guitare ; les deux interprètes prouvent ici l’inverse, irisant les ornements avec la même aisance discursive que les clavecinistes ou les luthistes. Enfin et surtout règne cette maîtrise confondante du timbre qui rend les choses fluides, le détail délicieux et l’intention transparente.
Plus qu’un travail de transcription, Thibaut Garcia et Antoine Morinière proposent une véritable orchestration de l’œuvre loin du simple défi instrumental. L’appropriation de l’écriture pour clavier est totale, les nouvelles pistes expressives pleinement exploitées. Cette exploration sensible et audacieuse s’impose sans peine dans la discographie.

Informations pratiques
- Compositeur : Johann Sebastian Bach (1685-1750)
- Œuvre : Variations Goldberg
- Interprètes : Thibaut Garcia et Antoine Morinière (guitares)
- Label : Erato 5021732792563 (1 CD)
- Année d’enregistrement : 2025
- Durée : 1 h 02 min




