Les 44 Duos Bartók, entre pédagogie et traditions populaires
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Alexandra Preucil et Antoine Tamestit signent une version originale des 44 Duos de Bartók, en associant violon et alto. Leur lecture, nourrie par les enregistrements de terrain du compositeur, transforme ces pièces pédagogiques en un voyage poétique au cœur des folklores d’Europe centrale.
Entre Pour les enfants (1908-1910) et Mikrokosmos (1926-1939), destinés au piano, Bartók écrivit en 1931 une autre somme pédagogique afin de répondre à la commande des professeurs Erich et Elma Doflein, désireux d’intégrer ces 44 Duos (une partie d’entre eux en définitive) à leur méthode de violon. Comme dans Pour les enfants, Bartók travaille sur les airs paysans qu’il a abondamment collectés sur le terrain car il était aussi l’un des grands ethnomusicologues de son époque.
Cette fois, il explore non seulement les traditions hongroise ou slovaque mais puise également dans les folklores roumain (familier à un musicien dont la ville natale, jadis hongroise, fait aujourd’hui partie de la Roumanie), quelquefois ruthénien (n° 10), serbe (n° 39), ukrainien (nos 16 et 24) et même arabe (n° 42). Tous les airs utilisés sont authentiques, sauf la vigoureuse Kolomejka ruthénienne (n° 35) et La cornemuse résonne (n° 36) qui évoque une musette roumaine et qui est donnée dans ses versions principale et alternative.
Une singulière méthode instrumentale
Ces duos, répartis en quatre cahiers, constituent une méthode instrumentale autant qu’une école des styles et des techniques de composition. Bartók proclamait que l’art de manier les mélodies populaires était aussi difficile, sinon plus, que d’écrire une œuvre originale, ajoutant que « plus la mélodie est primitive, plus elle est apte à recevoir une harmonisation, un accompagnement étrange ».
Il le démontre en exploitant tous les affects émotionnels comme l’ensemble des techniques de jeu du violon qu’il inscrit dans le paysage modal des folklores explorés ; il les épice d’une illusion d’atonalité grâce aux superpositions harmoniques et autres frottements dissonants entre les deux instruments. L’audition en continu de la collection, même dans un ordre spécialement élaboré pour l’enregistrement comme ici, permet à l’auditeur d’effectuer un véritable voyage imaginaire.
Violon et alto plutôt que deux violons
La particularité dans ce disque d’associer un violon et un alto est insolite mais pas extravagante. Certains interprètes ont par exemple adapté le recueil pour deux altos, quelquefois avec l’ajout d’un violoncelle, l’ont transcrit pour la guitare seule ou bien ajouté des improvisations vocales, voire même lui ont adjoint des variantes confiées à un orchestre folklorique ! Et rappelons que la Petite Suite de 1936 n’est autre qu’un arrangement pianistique du compositeur à partir de six de ces duos (nos 28, 32, 38, 43, 16 et 36).
C’est après une réflexion sur le caractère de chaque pièce et sur l’objectif de son interprétation que s’est faite la distribution instrumentale, l’alto ne s’adjugeant pas systématiquement la partie de second violon. En revanche, la couleur plus mate et plus ombrée de l’instrument apporte une variété de timbre qui réjouit l’oreille.
Membre du Mahler Chamber Orchestra et ancienne violon solo adjointe de l’Orchestre de Cleveland, Alexandra Preucil forme avec Antoine Tamestit le Duo Starker, ainsi baptisé en hommage à János Starker, célèbre violoncelliste hongrois et grand-père d’Alexandra. Les deux musiciens abordent ces miniatures avec tout le respect qu’elles méritent après un travail préparatoire approfondi.
Ils ont d’abord étudié les centaines d’enregistrements que Bartók a réalisés sur le terrain ; onze d’entre eux, effectués en Slovaquie, Roumanie, Ukraine, Hongrie et Algérie entre 1907 et 1916 s’intercalent avec les quarante-cinq autres plages du disque. Ils ont aussi observé le jeu des violonistes dans des salons typiquement hongrois où se pratiquent et se transmettent les danses populaires.
Une liberté au-delà des notes
Nos deux musiciens ont ainsi assimilé une souplesse rythmique, une liberté dans la prosodie qui dépassent le cadre de la seule notation musicale, jugée par Bartók lui-même comme une représentation imparfaite de ses idées. Ils ont également expérimenté différents types de vibrato et de glissandos pour refléter les couleurs, les émotions de la voix humaine, ou encore varié le placement de leurs archets pour imiter le timbre de divers instruments folkloriques. Leur lecture allie une intensité expressive à un raffinement sonore dont la sobriété renonce à tout effet du type world music. Elle procure l’étrange sentiment d’une sorte de réflexion introspective sur une civilisation disparue.
Ce recueil a suscité une quarantaine d’enregistrements depuis la gravure princeps de Herman Krebbers et Theo Olof en 1954. D’excellents interprètes modernes ont confié leur témoignage au micro, qu’ils soient hongrois (András Keller et Janos Pilz ; Péter Csaba et Vilmos Szabad ; Barnabás Kelemen et Katalin Kokas) ou pas (Itzhak Perlman et Pinchas Zukerman ; Gérard Poulet et Régis Pasquier ; Deborah et Sarah Nemtanu). Mais sans faire oublier leurs aînés André Gertler et Josef Suk (Supraphon, 1965), Wanda Wilkomirska et Mihály Szűcs (Hungaroton, 1967), Sándor Végh et Alberto Lysy (Astrée, 1971). Alexandra Preucil et Antoine Tamestit me paraissent complémentaires et en cela les dignes successeurs de ces trois versions de référence, avec en outre l’atout de superbes sonorités instrumentales captées à la perfection.
Informations pratiques
- Compositeur : Béla Bartók (1881-1945)
- Œuvres : 44 Duos, Sz. 98. Enregistrements originaux de terrain réalisés par le compositeur
- Interprètes : Alexandra Preucil (violon), Antoine Tamestit (alto)
- Label : Harmonia Mundi HMM902773 (1 CD)
- Année d’enregistrement : 2025
- Durée : 57 min
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