Stravinsky entre piques et secrets
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Le deuxième volume des entretiens d’Igor Stravinsky avec Robert Craft apporte son lot de sourires, de confessions intimes et de réflexions profondes. Passionnant de la première à la dernière page.
Les souvenirs de Stravinsky (1882-1971) restent aussi précieux que savoureux. Précieux parce que le compositeur se raconte et convoque les compositeurs russes de son temps (Rimski-Korsakov, bien sûr, qui fut son maître, mais aussi Liadov et Prokofiev) et rappelle des rencontres marquantes, de Paul Valéry à Manuel de Falla.
Savoureux parce que le bonhomme, septuagénaire au moment de ces entretiens avec son ami chef d’orchestre Robert Craft (1923-2015), n’a pas sa langue dans sa poche et un carquois toujours bien chargé de flèches acérées. Il dézingue ainsi les critiques musicaux incapables de relever les erreurs de Toscanini dirigeant Beethoven, compositeur que d’ailleurs il n’apprécie pas du tout, et un « célèbre chef d’orchestre » qui affirme naïvement que Webern avait exercé une influence sur la musique : « C’est un peu comme si Eisenhower découvrait l’existence de communistes en Chine ».

De l’enfance aux Ballets Russes
On pourrait facilement confectionner une réjouissante anthologie de ses piques mais on aurait tort de limiter ces propos à des coups de griffes. Stravinsky se révèle ainsi très touchant lorsqu’il y évoque son enfance péterbourgeoise et ses rapports avec ses parents. Il avait « toujours peur » de son père et ne ressentait « que des devoirs » envers sa mère, reportant alors son affection sur Berthe, sa nourrice.
Les souvenirs relatifs aux Ballets russes offrent mille détails et appréciations, des danseurs (Nijinski, mais aussi sa sœur Nijinska, et Lifar), des chorégraphes (Cecchetti, Fokine « l’homme le plus désagréable avec lequel il me fut donné de travailler », Massine, Balachine) et, bien évidemment, le fondateur de l’entreprise Diaghilev, admiré pour son flair, franchement critiqué pour sa morale, la « perversité » de son entourage et sa misogynie « indéracinable ».
Hauteur de vue
Les considérations musicales (son rapport au folklore, notamment), les portraits de compositeurs (il n’a « jamais aimé une seule mesure de [l]a musique pompeuse » de Scriabine), la lecture de l’histoire de la musique (de Gesualdo à Stockhausen et Boulez), le retour sur trois de ses opéras (avis très vinaigré sur Gide avec qui il collabora pour Perséphone) assurent des lectures stimulantes et reflètent une pensée profonde et une indéniable hauteur de vue.
Il faut à nouveau souligner le soin avec lequel les Éditions Allia présentent ces passionnants échanges entre Stravinsky et Craft, (très bien) traduits (par Olivier Borre et Dario Rudy) pour la première fois en français. Comme dans le précédent volume, la qualité du papier, la mise en page, les notes et l’iconographie n’appellent que des éloges. On attend impatiemment le troisième numéro !
Informations pratiques
- Titre : Souvenirs et commentaires
- Auteur : Robert Craft et Igor Stravinsky
- Éditeur : Éditions Allia
- Nombre de pages : 244
- Prix : 19 €




