Netia Jones : « Hercule n’est pas vraiment un grand héros mais plutôt un monstre »
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La metteuse en scène britannique présente sa conception d’Ercole amante, opéra d’Antonia Bembo (1707), qui connaîtra sa première production scénique européenne à l’Opéra Bastille à partir du 28 mai.
Dans quelles conditions avez-vous été associée à ce projet de création scénique d’Ercole amante ?
Netia Jones : C’était il y a quatre ans, quand je travaillais à la mise en scène des Noces de Figaro. Alexander Neef, le directeur de l’Opéra national de Paris, m’en a parlé. Je connaissais le nom d’Antonia Bembo mais pas du tout sa musique. Et l’unique enregistrement de cet opéra (1) n’était pas encore réalisé. Mais j’ai tout de suite manifesté un grand intérêt et de la curiosité pour ce projet car je suis très attirée par cette époque et j’ai beaucoup travaillé sur la musique baroque.
J’ai passé des semaines avec la partition d’Ercole amante qui n’existait que sous forme de manuscrit et qui n’était pas du tout claire. C’était un travail énorme, notamment pour cerner exactement chaque personnage et le déroulement exact de l’histoire. Je me suis alors rendue compte que cette histoire était riche et susceptible de nous parler aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un de ces opéras baroques au livret compliqué, additionnant les personnages et les intrigues secondaires.

Vous êtes-vous documentée sur Antonia Bembo ?
N. J. : Oui, j’ai lu l’étude de la musicologue américaine Claire Fontijn (2) qui évoque aussi bien son parcours de Venise à Paris que son mari violent. Tous ces éléments m’ont incité à immédiatement accepter la proposition d’Alexander Neef.
Va-t-on entendre l’opéra dans son intégralité ou y aura-t-il quelques coupures ?
N. J. : Nous avons effectué quelques coupures dans cette œuvre assez longue mais aucun réaménagement ni bouleversement de l’ordre des scènes. L’idée est de fluidifier au maximum la narration.
Narration d’une histoire finalement assez simple à résumer d’autant qu’elle réunit peu de personnages…
N. J. : C’est simple en effet. On pourrait résumer ainsi l’intrigue : Hercule, époux de Déjanire, est amoureux d’Iole, la petite amie de son fils Hyllus. Et pour parvenir à ses fins, il va utiliser son pouvoir. Autrefois entendu comme un événement de la mythologie antique, ce récit, aujourd’hui, pose problème. On lit dans les journaux et on entend à la radio des histoires de ce genre. Les jeunes femmes osent désormais témoigner. Le sujet de cet opéra m’est alors apparu d’une troublante actualité. À côté des dieux et des déesses, il y a des êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs difficultés.
Le portrait d’Hercule n’est pas des plus flatteurs…
N. J. : Non, en effet, le grand héros n’est pas vraiment un grand héros mais plutôt un monstre. C’est dramatiquement intéressant et un peu osé de la part d’Antonia Bembo. En 1707, Louis XIV, souvent comparé à Hercule, en peinture comme en sculpture, est âgé et a changé son style de vie.
Francesco Cavalli, qui a instruit Antonia Bembo, a, lui aussi, composé un opéra sur le même livret de Francesco Buti. Avez-vous vu des mises en scène de cet opéra ?
N. J. : Oui et aucune ne semblait mettre en avant ce caractère d’Hercule, ni interroger sa différence d’âge avec Iole. Mais ces productions étaient conçues par des metteurs en scène, pas des metteuses en scène. C’est peut-être une explication.
Les images disponibles sur le site de l’Opéra de Paris dévoilent un jardin et des statues d’Hercule telles que l’Antiquité a pu le présenter. Allons-nous voir un Hercule à l’ancienne ou en jean et baskets ?
N. J. : C’est toujours la grande question que pose ce genre d’ouvrage. Son origine baroque suppose du spectacle, de la couleur, des costumes, un certain luxe visuel, de la grandeur, du merveilleux et, bien sûr, de la danse. Et je voulais absolument conserver ces éléments propres à cette esthétique mais je refusais d’inviter les spectateurs au musée. L’intérêt reste alors le jeu entre ces deux époques, entre hier et aujourd’hui, tout en intégrant l’Opéra Bastille dans ma réflexion. Mélanger harmonieusement les siècles est très français. Comme Anglaise, j’y suis très sensible. Il suffit de se promener dans Paris pour le constater : la pyramide du Louvre, les colonnes de Buren… Alors, c’est un peu ça que je ferai sur scène, un mélange.
Allez-vous utiliser les moyens techniques modernes et la vidéo ?
N. J. : Oui, car cela me semble très important pour servir un tel projet. L’opéra baroque aimait mélanger l’art et la technologie. Tout ce qui est mécanique, les jeux de scènes, les feux, les artifices, l’eau sur scène, les dieux qui descendent des cintres, d’autres dieux qui s’élèvent…La technologie et la musique baroque sont de bons amis. C’est un peu différent quand on aborde l’opéra du XIXe siècle, où les enjeux s’orientent davantage vers les émotions, l’intériorité des personnages. Mais là, on est vraiment dans un spectacle, nourri de nombreuses projections et d’intelligence artificielle parce que c’est la technologie d’aujourd’hui.
Il y a le spectacle mais il y a aussi les personnages qui font avancer l’action. Comment les chanteurs de 2026 peuvent-ils se glisser dans un opéra de 1707 ? Que leur demandez-vous ?
N. J. : Ercole amante n’est pas seulement un opéra baroque : c’est un opéra d’Antonia Bembo réunissant les goûts italien et français, les sentiments italiens et l’élégance française.
Il faut avoir des sentiments vrais, des relations qui nous touchent et chercher un langage sur scène qui nous parle et reste naturel. Mais il faut le conjuguer avec un travail très élaboré, réalisé avec le chef et ses couleurs orchestrales, avec les musiciens et les instruments. Il a donc fallu naviguer entre ces deux pôles : ce n’est pas du théâtre contemporain et ce n’est pas exactement une idée de représentation du théâtre baroque. J’ai essayé de suivre l’exemple du théâtre baroque, conscient de l’artifice mais porteur de sentiments réels.
Comment réaliser le transfert entre la salle de répétition et le plateau de l’Opéra Bastille. Comment un opéra qui convoque peu de personnages et un orchestre à l’effectif limité peut-il sonner dans cet espace immense ?
N. J. : Une telle proposition a en effet de quoi surprendre. J’ai moi-même été étonnée quand j’ai appris que la production se tiendrait à l’Opéra Bastille. Mais il ne faut pas oublier que la salle des Machines du palais des Tuileries [disparu dans un incendie lors des événements de la Commune, en 1871, NDLR], qui fut inaugurée par l’Ercole amante de Cavalli en 1662, pouvait contenir environ six mille spectateurs ! Présenter cet Ercole amante de Bembo à l’Opéra Bastille, qui est le choix de Leonardo García Alarcón, n’a donc rien de saugrenu.
(1) Yannick Debus (Hercule), Alena Dantcheva (Déjanire), Anita Rosati (Iole), David Tricou (Hyllus), Il Gusto Barocco, dir. Jörg Halubek (CPO, 2 CD, 2023).
(2) Claire Fontijn, Desperate Measures : The Life and Music of Antonia Padoani Bembo, New York, Oxford University Press, 2006.
Informations pratiques
- Œuvre : Ercole amante
- Compositrice : Antonia Bembo (vers 1643 – vers 1715)
- Direction musicale : Leonardo García-Alarcón
- Mise en scène, décors, costumes et vidéo : Netia Jones
- Chorégraphie : Maud Le Pladec
- Lumières : Ellen Ruge
- Dramaturgie : Fabián Schofrin
- Chef de chœur : Thibaut Lenaerts
- Interprètes : Andreas Wolf (Hercule), Ana Vieira Leite (Iole), Alasdair Kent (Hyllus), Deepa Johnny (Déjanire), Julie Fuchs (Junon), Marcel Beekman (Lychas), Sandrine Piau (Vénus, La Beauté), Theo Imart (Un Page), Alex Rosen (L’Ombre d’Eutyre, Neptune), Teona Todua (Pasithée), Ensemble Cappella Mediterranea et Chœur de Chambre de Namur
- Lieu : Opéra Bastille, Paris
- Dates : du 28 mai au 14 juin 2026
- Renseignements sur le site de l’Opéra national de Paris
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