Yulianna Avdeeva et la Sonate de Liszt à l’épreuve du temps

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Published On: 25 septembre 2026|
Temps de lecture : 7 minutes

De Cortot à Horowitz, de Brendel à Zimerman, la Sonate en si mineur de Liszt n’a cessé de susciter des lectures singulières. Yulianna Avdeeva s’inscrit dans cette riche histoire discographique tout en imposant une vision où la maîtrise du temps se conjugue à une forte pensée poétique.

 

La Sonate en si mineur de Liszt a eu de la chance dès ses débuts au disque. Son premier interprète sera Alfred Cortot en 1929, suivi en 1932, lui aussi dans les studios londoniens d’EMI, de Vladimir Horowitz. Le pianiste français avait 51 ans. L’Ukrainien était à quelques semaines de ses 30 ans. Cortot joue avec cette fusion de préméditation analytique et d’improvisation permanente qui donne à son jeu cette emprise sur un auditeur qui peut avoir du mal à s’en détacher.

Horowitz se lance sans aucune entrave matérielle ou spirituelle, de façon quasi démoniaque, dans cette grande œuvre qu’il habite jusque dans la moindre des quelques fausses notes qu’il commet, lui aussi. Rançon des prises de risques incessantes de musiciens qui laissent la musique naître sans auto-indulgence et sans complaisance à l’égard de leurs auditeurs.

Minutage et interprétation

Cortot joue la Sonate en 25 minutes et 42 secondes et Horowitz en 26 minutes et 55 secondes. On n’est pas à quelques secondes près. Surtout si l’on se reporte aux rouleaux de piano mécanique « percés » en 1905-1907 par Arthur Friedheim pour la maison Hupfeld, suivi par Eugen d’Albert en 1913, pour Welte-Mignon, et par Ernest Schelling en 1916, pour Duo-Art. Trois élèves de Liszt qui usent de tempos fort différents puisque Friedheim prend 29 minutes, d’Albert 21… et Schelling 25.

Évidemment, le minutage d’Eugen d’Albert est sujet à caution. Même quand la vitesse du rouleau est donnée dans son en-tête, car il a été attesté que certains pianistes ont pu commettre un petit péché d’orgueil… sans oublier tout simplement qu’une erreur a pu se glisser dès la séance. Il existe d’ailleurs sur Youtube une numérisation d’un disque vinyle Eterna enregistré en RDA en 1970 dont celui qui l’a mis en ligne a décidé de corriger ce tempo, il est vrai aberrant. Mais sur quelles bases ?

Perlemuter, Brendel, Arrau, Clidat…

On ne devrait d’ailleurs pas parler de tempo quand on parle de minutage dans une œuvre aussi complexe que la Sonate de Liszt qui n’est pas un mouvement perpétuel et qui justement permet des étirements et des accélérations qui peuvent donner la sensation qu’une interprétation est lente ou rapide quand elle ne l’est en réalité pas. Par exemple, Vlado Perlemuter la joue en 29 minutes 44 secondes en 1974 pour Nimbus, mais la parfaite gestion du tempo de base et de la pulsation donnent la sensation qu’il n’est pas différent de ce point de vue qu’Alfred Brendel dans son enregistrement Vox de 1958 qui dure 28 minutes et 50 secondes et bien évidemment que le même Brendel dans celui de 1981 où il prend 31 minutes et 17 secondes… sans jamais cependant donner l’impression de prendre son temps.

Autre exemple singulier, Claudio Arrau qui met 32 minutes et 13 secondes à aller du sol originel au dernier accord… sans jamais en réalité lui non plus s’arrêter complaisamment en cours de chemin et même donner l’impression subjective qu’il traîne en chemin. Un dernier exemple assez fascinant est celui de France Clidat. En 1974, pour Vega, elle prenait 27 minutes et 53 secondes pour soulever de terre ce monument et le projeter dans l’imaginaire de l’auditeur saisi par une pianiste aussi fulgurante qu’Horowitz tout en donnant une sensation d’espace-temps démesuré.

Mais voilà, entre l’incipit et le silence qui suit le dernier accord, se déploie un monde spirituel et sonore, une architecture invraisemblablement élaborée surgissant d’un simple sol répété trois fois, sans que jamais cette construction magistrale ne s’impose au premier plan de l’écoute. Les épisodes et les tonalités s’enchaînent avec un naturel organique irrésistible conduisant à cette tonalité de si majeur finale, tierce picarde qui, loin de refermer l’œuvre, ouvre sur l’infini…

Les rouleaux des élèves de Liszt et les éditions Urtext

Dans les minutages des rouleaux mécaniques comme des disques, il ne faut pas chercher autre chose que la mesure d’un temps objectif qui, même quand il est faux, comme dans les rouleaux d’Eugen d’Albert, est juste dans les rapports internes entre ceux que ce grand pianiste emploie pour restituer le plus fidèlement possible ce texte. Il est d’ailleurs intéressant de noter que José Viana da Motta, l’élève de Liszt, avait réalisé en 1924 une édition Urtext pour Breitkopf en partant du manuscrit et que Friedheim réalisera, lui, une édition en partant de l’exemplaire de Joseffy, un autre élève de Liszt, ayant travaillé la sonate avec le compositeur. Cette édition ne sera révélée que récemment, à peu près en même temps que seront retrouvés les rouleaux que le pianiste allemand avait donc réalisés au début du XXe siècle.

Alfred Cortot achètera le manuscrit en 1929, le revendra en 1961 à un grand collectionneur américain qui ne le rendra public qu’après son dépôt en 1972 à la Library of Congress, l’année même où Henle en réalisera une édition en fac-similé. Où l’on voit quand même que les pianistes d’autrefois étaient déjà très préoccupés par le retour au texte le plus originel possible… Même si la musicologie moderne a appris à ne considérer en certains cas les manuscrits que comme une des sources autorisées quand il s’agit d’établir une édition dite Urtext.

Ces petites considérations montrent que la partition reste une référence vers laquelle les musiciens se tournent en établissant parfois eux-mêmes leur version, en choisissant tel ou tel passage, dans telle ou telle édition, voire s’autorisent, pour des raisons personnelles, de faire des petites modifications en ne touchant pas l’édifice. Tout l’art de l’interprétation est de rendre vivante la musique dans l’instant même où elle naît et meurt, de donner l’illusion qu’elle se crée – mais est-ce une illusion ? Non ! –, au-delà des signes cabalistiques imprimés sur une feuille de papier.

Yulianna Avdeeva et le piano de Vladimir Horowitz

Pour la sienne, Yulianna Avdeeva retrouve le dernier piano de Vladimir Horowitz, un somptueux Steinway & Sons new-yorkais, enregistré de façon idéale. Elle met 27 minutes et 59 secondes, ce qui est peu – aujourd’hui beaucoup de ses confrères se traînent –, mais pour autant, le voyage auquel elle nous convie défie les bornes du temps. La logique qui sous-tend la façon dont elle organise le temps, la splendeur d’un jeu de piano dont la maîtrise n’étouffe en rien la présence poétique sont un accomplissement. Il n’y a dans son jeu ni démesure romantique ou diabolique, et en cela la pianiste russe ne renierait pas Brendel car elle montre sans cesse le chemin qu’elle emprunte plus qu’elle ne nous y pousse. Elle ne renierait pas non plus Krystian Zimerman, mais sans le côté polisseur de marbre blanc de son confrère à qui il arrive, certains jours, de perdre en chemin son auditeur.

Une grande interprétation discographique tient aussi dans ce fait singulier : si elle ne change pas, elle ne prend forme que dans l’esprit de l’auditeur qui n’est jamais le même et n’est jamais vraiment différent, chaque fois qu’il l’écoute. À la fin du Dernier Métro, François Truffaut reprend une réplique de La Sirène du Mississippi, un de ses anciens films. Gérard Depardieu et Catherine Deneuve y dialoguent : « Tu es belle, si belle que te regarder est une souffrance. » – « Hier tu disais que c’était une joie ! » – « C’est une joie et une souffrance… » Rien ne change et pourtant tout change dans ce disque de Yulianna Avdeeva.

Le chemin spirituel de Liszt

Son disque ne s’appelle pas Metaiona par hasard. En grec ancien, c’est le « changement d’esprit », « de pensée » ou « de disposition intérieure ». Mais chez les catholiques, ça devient la « conversion », le « retournement spirituel », le « repentir ». De là à dire que le mélomane est ici entre saint Paul qui recouvre la vue après l’intervention d’Ananie et se convertit et saint François de Paule le fondateur des minimes qui a tout jamais font vœu d’humilité et de pénitence, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

Mais nous noterons que tout le programme de ce récital Liszt est empreint du signe de la Transfiguration d’un compositeur que son cheminement conduit à l’ascèse, au retrait du récital public, autant que sa musique ira de la Sonate qui est encore un combat entre la sensualité et le mysticisme aux confins du monde tonal. Et l’on revit ce chemin car cette Sonate en si mineur ainsi jouée avec ferveur et science s’imprime ainsi dans la conscience de l’auditeur bien différemment après l’écoute des pièces qui la suivent que si on arrêtait l’écoute après elle. Les disques de Brendel et de Zimerman n’allaient pas si loin dans le cheminement spirituel bien qu’eux aussi choisissaient soigneusement ce qui était un complément et n’en est plus un ici.

Informations pratiques

  • Compositeur : Franz Liszt (1811-1886)
  • Titre : Metanoia
  • Œuvres : Sonate en si mineur. Lugubre gondole. Bagatelle sans tonalité…
  • Interprètes : Yulianna Avdeeva (piano)
  • Label : Pentatone PTC 5187655 (1 CD)
  • Année d’enregistrement : 2024
  • Durée : 1 h 09 min

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