Voyage d’hiver : l’errance comme destin

Published On: 12 juin 2026|
Temps de lecture : 7 minutes

Un an avant sa mort, Schubert compose Winterreise (Voyage d’hiver), cycle de lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller. Cette œuvre sombre et fascinante suit les pas d’un voyageur qui quitte le monde des hommes pour s’enfoncer dans un paysage hivernal où souvenirs, hallucinations et pressentiment de la mort se mêlent jusqu’au dénuement final.

De nombreux festivals ont programmé ce chef-d’œuvre bouleversant.

« Étranger je suis arrivé / Étranger je repars ». Dès les deux premiers vers, tout est dit. Et en quelques mots seulement. Étranger et départ. Tout le cycle de ces vingt-quatre lieder sera marqué par ces deux idées : le détachement du monde et l’errance. Pourquoi le narrateur s’en va-t-il ? On ne le sait pas exactement. Il était pourtant question d’amour, de mariage même. Mais il quitte ce qui semble être le domicile de la femme aimée, convaincu qu’il n’y a pas d’avenir. La nuit et le froid vont alors accompagner ce voyage qui est autant physique que mental et sentimental.

« Venez tous chez Schober [Franz von Schober (1796-1882), poète et ami de Schubert], et je vous chanterai un cycle de chants effroyables. Je suis curieux de savoir ce que vous en pensez. Ils m’ont coûté plus d’efforts que n’importe quel autre de mes lieder » aurait annoncé Schubert. Joseph von Spaun [aristocrate, également ami de Schubert (1788-1865)], qui rapporte cette première audition de Voyage d’hiver, ajoute : « Nous fûmes tous déconcertés par l’humeur sombre de ces lieder, et un seul, « Der Lindenbaum » (« Le Tilleul »), nous plut immédiatement. »

Lorsque Schubert compose Winterreise (Voyage d’hiver, sans article défini), en 1827, il est âgé de 30 ans et sait sa santé gravement compromise. Atteint de la syphilis depuis plusieurs années, il traverse une période de souffrance physique et morale intense. Son univers artistique s’assombrit considérablement. Si ses œuvres de jeunesse exprimaient encore l’espoir, la nature bienveillante ou l’élan amoureux, Winterreise semble renoncer à toute consolation.

Les poèmes de Wilhelm Müller racontent l’histoire d’un jeune homme qui quitte la maison de celle qu’il aime après avoir été rejeté. Cette trame narrative demeure cependant très simple. Schubert la transforme en un parcours intérieur où le voyage physique dans un paysage hivernal devient progressivement une descente dans les profondeurs de la conscience.

Dès le premier lied, « Gute Nacht », le protagoniste prend la route de nuit. Ce départ n’est pas seulement celui d’un amant déçu : il représente une rupture avec le monde des hommes. À mesure que le cycle progresse, le voyageur s’éloigne de toute forme de communauté humaine.
La neige, le vent, les chemins déserts, les corbeaux et les arbres dénudés ne sont évidemment pas de simples éléments pittoresques, ils reflètent l’état psychologique du narrateur comme les tableaux de Caspar David Friedrich (1774-1840) : nostalgie, colère, ironie, hallucination, résignation, délire et parfois même un humour noir troublant. La nature devient un miroir impitoyable de la solitude.

Construit en deux cahiers de douze lieder, le cycle présente dans sa première partie la blessure amoureuse et le souvenir ; la seconde interroge le sens de la vie, par élargissement de la perspective, de l’histoire individuelle vers une dimension universelle, de l’amour perdu à l’approche du néant.

Version recommandée :

Werner Güra (ténor), Christoph Berner (pianoforte Rönisch, 1872) / (Harmonia Mundi, 2009)

PREMIÈRE PARTIE

1 / « Gute Nacht » (n° 1)

Le plus long des vingt-quatre lieder. Le voyage commence par un départ nocturne. Le protagoniste quitte la maison de la femme aimée après avoir compris qu’il n’y a plus de place pour lui. Le rythme régulier du piano évoque les pas du marcheur. Dès ce premier lied, Schubert installe le motif fondamental du cycle : le mouvement permanent sans véritable destination. Le départ du voyageur installe immédiatement l’atmosphère de solitude et d’errance qui domine tout le cycle. La modulation en majeur lors de la quatrième et dernière strophe crée un effet saisissant : la lumière supposée apportée par la musique est voilée par le texte. Le narrateur s’en va en silence et ne veut pas éveiller sa bien-aimée. Il écrit « Gute Nacht » (« Bonne nuit ») : « Afin que tu puisses voir / Que j’ai pensé à toi ».

2 / « Die Wetterfahne » (« La Girouette ») (n°2)

Changement d’ambiance. Un climat d’agitation évoque la girouette qui tourne au gré du vent et symbolise l’inconstance de la bien-aimée et de son entourage. Le piano est nerveux et instable. Le voyageur découvre que son malheur n’est pas seulement sentimental : il résulte aussi de la superficialité du monde. « Jamais il ne se serait avisé / De chercher en ce lieu une femme fidèle » s’il avait remarqué cette girouette, autant outil que signal d’alerte.

3 / « Der Lindenbaum » (« Le Tilleul ») (n° 5)


L’atmosphère radieuse du début peut évoquer une soudaine éclaircie. Le narrateur passe devant un tilleul sous lequel il a souvent rêvé et sur lequel il a gravé des mots « qui [lui] sont chers ». Ce qui pourrait être un souvenir heureux vire à la nostalgie et devient une voix qui attire le voyageur hors du monde sous un vent glacé. Schubert installe les strophes du souvenir dans la douceur du majeur et celles de la rudesse du voyage dans le mode mineur. Le bonheur n’est déjà plus qu’un souvenir.

4 / « Frühlingstraum » (« Rêve de printemps ») (n° 11)

C’est à nouveau le contraste abrupt qui construit ce lied dans lequel s’oppose un rêve heureux de fleurs, d’oiseaux et d’amour à un réveil brutal au cri des coqs et des corbeaux. Le conflit entre onirisme et réalité atteint un sommet d’intensité.

5 / « Einsamkeit » (« Solitude ») (n° 12)

Le voyageur poursuit sa route « d’un pas traînant », seul, ignoré de tous, jamais salué. Le discours prend une ampleur quasi symphonique pour évoquer cette transition de la douleur amoureuse à la solitude métaphysique. Il ne s’agit plus seulement d’un amour perdu mais d’une solitude existentielle. Le ton devient plus méditatif.

DEUXIÈME PARTIE

6 / « Die Post » (« La Poste ») (n° 13)


Le rythme sautillant du piano semble annoncer une heureuse nouvelle : celle attendue de la poste dont on entend sonner le cor de postillon. Mais la lettre espérée n’arrive pas. Schubert va à nouveau faire basculer la lumière au gré des strophes. L’espoir est à nouveau déçu.

7 / Die Krähe (« La Corneille ») (n° 15)

Une corneille accompagne le voyageur depuis son départ. Schubert signifie sa présence par un motif, étrange et circulaire, que le piano répète inlassablement. « Espères-tu bientôt, comme une proie / T’emparer de mon corps ? », lui demande le voyageur. L’oiseau devient une figure fascinante et inquiétante : un messager de mort ?

8 / « Der Wegweiser » (« Le Poteau indicateur ») (n° 20)

« Je dois prendre une route / Dont nul n’est jamais revenu », affirme le voyageur à la fin de ce lied. Il choisit un chemin que personne ne prend mais dont il comprend l’issue fatale. Il accepte désormais sa marginalité et son destin solitaire.

9 / « Mut ! » (« Courage ! ») (n° 22)

Un dernier sursaut ? L’énergie du désespoir ? Un héroïsme de façade ? Le voyageur croit-il vraiment à ses paroles ? « J’entonne un chant clair et joyeux », lance-t-il sur une musique à l’allure populaire. On devine un sourire forcé.

10 / « Der Leiermann » (« Le Joueur de vielle ») (n° 24)


Le voyage arrive à son terme et le voyageur fait face à la mort. Elle prend l’aspect d’un joueur de vielle à roue dont le mouvement circulaire est représenté par un motif que le piano répète en boucles. Le vieil homme, « les pieds nus dans la glace » et « les doigts gourds », fait sonner son instrument dans l’indifférence générale : personne ne l’entend ni le voit. Le voyageur lui demande de partir avec lui et d’accompagner ses chants du son de sa vielle. Le dépouillement est extrême et la mélodie semble suspendue hors du temps. Schubert réduit son langage à l’essentiel et signe une des musiques les plus intrigantes de tout le répertoire.

« Ce qui se passe après une interprétation de Winterreise relève un peu du mystère », écrit le ténor Ian Bostridge, qui a consacré un livre à cette œuvre. « Un silence se fait, une fois éteints dans la salle les échos de la dernière phrase de la vielle – silence souvent prolongé et qui fait partie de l’expérience partagée pendant le cycle. Silence interprété autant par le public que par les artistes. » Que faire, en effet, après l’extinction des dernières notes du piano ? « Il peut naître […] un sentiment de gêne ou d’embarras entre le public et les artistes – que les applaudissements font (éventuellement) de leur mieux pour dissiper. » Et d’ajouter, lucide : « Il est parfois impossible de faire les choses habituelles – retrouver des amis, prendre un verre, souper. La solitude est souvent plus attirante – et préférable ».

À lire

  • Ian Bostridge, Le Voyage d’hiver de Schubert – Anatomie d’une obsession, Arles, Actes Sud, 2017.
  • Hélène Cao et Hélène Boisson, Anthologie du lied, Paris, Buchet-Chastel, 2010.
  • André Tubeuf, Le Lied, poètes et paysages, Arles, Actes Sud, 2011.

À l’affiche des festivals

  • Moments Musicaux de Gerberoy (Oise)
    21 juin : Samuel Hasselhorn (baryton) et Philippe Cassard (piano)
  • Festival des forêts, Rethondes (Oise)
    24 juin : Billy Eidi, piano, Jean-François Rouchon, baryton
  • Festival Les Nocturnes du Piano, Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes)
    28 juin : Samuel Hasselhorn (baryton), Philippe Bianconi (piano)
  • Flâneries musicales de Reims, Domaine Pommery (Marne)
    30 juin : Samuel Hasselhorn (baryton), Philippe Bianconi (piano)
  • Festival Radio France Occitanie Montpellier, Opéra Comédie (Hérault)
    13 juillet : Matthias Goerne (baryton), Mikhaïl Pletnev (piano)
  • Verbier Festival (Suisse)
    25 juillet : Peter Mattei (baryton), Daniel Heide (piano)
  • Menuhin Festival Gstaad (Suisse)
    14 août : Daniel Behle (ténor), Oliver Schnyder Trio
  • Festival du Périgord noir, Saint-Léon-sur-Vézère (Dordogne)
    16 août : Samuel Hasselhorn (baryton), Ammiel Bushakevitz (piano)

Autres versions d’écoute recommandables

Par ordre chronologique :

  • Andrè Schuen (baryton), Daniel Heide (piano) / (Deutsche Grammophon, 2019)

  • Ian Bostridge (ténor), Leif Ove Andsnes (piano) (Warner Classics, 2004)

  • Matthias Goerne (baryton), Alfred Brendel (piano) / (Decca, 2003)

  • Christian Gerhaher (baryton), Gerold Huber (piano) / (Arte Nova, 2001)

  • Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), Jörg Demus (piano) / (Deutsche Grammophon, 1965)

  • Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), Klaus Billing (piano) / (Audite, 1948)

  • Hans Hotter (baryton-basse), Michael Raucheisen (piano) / (Deutsche Grammophon, 1942-1943)

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