Un Walton inattendu

Published On: 19 avril 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

À Birmingham, Kazuki Yamada prend le parti de la légèreté et du mouvement, offrant une lecture séduisante mais discutable des deux symphonies.

On ne dira jamais assez l’importance et la singularité de la Première Symphonie de Walton qui égale en intensité, en richesse et en inventivité les deux autres partitions symphoniques anglaises majeures de l’époque, les Quatrième de Vaughan Williams et Sixième de Bax, exactement contemporaines (1934) et tout aussi sombres.

La tragédie de la Symphonie n° 1

Cette œuvre, à la gestation difficile, tourne le dos à la prolixité symphonique du XIXe siècle tardif au profit d’un geste abrupt, laconique, visant à un traitement extrêmement serré (beethovénien) des motifs, avec une composante rythmique et contrapuntique dominante, sur un mode terriblement violent et dissonant.

À l’évidence, il s’agit d’une des grandes symphonies tragiques du siècle dernier, marquée au sceau de nombreuses influences, de Sibelius, principalement, mais aussi de Hindemith, du Stravinski néo-classique, voire de Rachmaninov (les mètres irréguliers du scherzo, qui démarquent ceux du troisième volet des Danses Symphoniques, de quatre ans antérieures) et pourtant d’une formidable individualité. L’écriture en est d’une diabolique difficulté pour les instrumentistes, notamment les cors, le tuba, les seconds violons et les percussionnistes.

Walton conservateur ou esthète ?

Un quart de siècle plus tard, la Deuxième Symphonie, plus concise mais plus aimable et décontractée (c’est en fait une sorte de Divertimento), exalte la même énergie, tempérée d’humour, cette fois-ci, sur un mode influencé par Roussel, mais anticipant furieusement les Américains Bernstein ou Barber. Walton, désormais relégué dans le camp conservateur par ses contemporains Britten et Tippett, s’y replie, avec une science consommée, dans l’épure d’un exercice de style à la fois fantaisiste et très formel.

La structure du finale, une passacaille suivie de dix variations, sur un thème dodécaphonique sardoniquement détourné avec fugato et coda dans un radieux sol majeur pour conclure en offre une parfaite démonstration. Les chatoiements d’une orchestration aussi brillante que décorative, pour ne pas dire rococo (avec piano, deux harpes, célesta et vibraphone, absents de l’œuvre précédente) maquillent habilement l’absence de renouveau du langage.

Les partis pris de Kazuki Yamada

Les grandes lectures traditionnelles de la Symphonie n° 1 la présentent comme un paysage dévasté dont la totale sauvagerie projette l’auditeur hors de tout contexte civilisé : formidable engagement, tension implacable, accents d’une brûlante âpreté, profondeur désespérée, roideur abrupte qui prennent à la gorge et laissent terrassé l’auditeur.

Avec une candeur toute japonaise, Kazuki Yamada, nouveau directeur musical de Birmingham, avoue avoir récemment découvert la partition et ses difficultés, et avoir choisi une démarche de surfeur pour glisser sur les vagues avec élégance et efficacité plutôt que de les aborder de front. Il prend ainsi exactement à contre-pied tous ses collègues, et notamment ses prédécesseurs à Birmingham dont Simon Rattle, qui, succédant à Louis Frémeaux, grand défenseur de Walton, en a réalisé un enregistrement qui fit date (Warner Classics, 1990).

Lumière et légèreté

Sa lecture pétillante et décontractée évoque très justement la traversée maritime d’une joyeuse compagnie qui sable le champagne en voguant sur une houle irrégulièrement orageuse avant d’arriver à bon port dans la griserie, après quelques émotions qui ont pimenté le voyage. Une lumière marine à la Turner envahit tout, la légèreté prime, presque mendelssohnienne, toute en jeux d’écume et en exubérance. Le très déluré scherzo n’a rien de la malveillance (Con malizia) convoquée par Walton, et évoque plus « Uranus » des Planètes de Holst qu’une fournaise démoniaque.

La poignante désolation de l’Andante con malinconia s’estompe ici pour un lyrisme décanté et onirique d’une rare élégance, avec de magnifiques solos des bois. L’euphorie du finale rappelle le Nielsen de la Symphonie n° 4 « Inextinguible » par l’exubérance et la radieuse euphonie, malgré quelques confusions dans les tutti. Les orthodoxes détesteront, ceux que rebute Walton jubileront. Tout au plus peut-on déplorer une prise de son étrange, qui amollit les basses, brouille souvent les percussions, joue à cache-cache avec les ostinatos de cordes et prive souvent les cuivres de relief.

Des bulles qui pétillent

Gravée un an avant, la Symphonie n° 2, bénéficie d’une captation bien mieux étagée et d’une conception identique (des bulles pétillent partout), extrêmement séduisante et ici, plus conforme à l’esprit light et décalé de l’œuvre, sans l’acidité qu’y mettent généralement ses collègues. C’est bouillonnant, poudroyant, ludique, avec quelques frissons glacés et poussées de délicate nostalgie dans le mouvement lent, d’une grâce mouvante quasi-impressionniste.

En bonus, la marche Orb and Sceptre, composée (non sans ironie) pour la cérémonie du couronnement d’Elizabeth II, mais dont la jubilation sautillante, très comédie musicale, n’augure en rien de ce que fut le règne plutôt guindé de la souveraine, couronne (si l’on ose dire) le tout avec une savoureuse irrévérence. Walton lui-même l’a gravée (Warner Classics, 1953) avec une componction hypocrite plus proche des Pomp and Circumstance d’Elgar dont elle est la lointaine descendante.

Marginal donc, mais souvent délectable dans le contresens, et de nature à ouvrir ces œuvres à un large public. Les puristes demeureront fidèles, pour les deux symphonies, aux gravures magistrales d’André Previn (RCA, 1966, et Warner Classics, 1973), Vladimir Ashkenazy (Decca, 1991), Andrew Litton (Decca, 1993-1994), voire, pour la seule Symphonie n° 1, Vernon Handley (Warner Classics, 1988), Simon Rattle (Warner Classics, 1990), Leonard Slatkin (Warner Classics, 1987) ou Paul Daniel (Naxos, 1994-1995).

Informations pratiques

  • Compositeur : William Walton (1902-1983)
  • Œuvre : Symphonies nos 1 et 2. Orb and Sceptre
  • Interprètes : Orchestre symphonique de Birmingham, Kazuki Yamada (direction)
  • Label : Deutsche Grammophon 486 8227 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2024-2025
  • Durée : 1 h 24 min

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