Dialogue au sommet entre Schubert et Schumann

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Published On: 15 mai 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Arcadi Volodos signe à nouveau un disque d’une rare intensité, porté par un art du piano d’une suprême élégance et une gestion unique du temps. Il parvient ainsi à reconsidérer l’écoute de pages pourtant connues.

Schubert et Schumann sont de vieux compagnons de route d’Arcadi Volodos, pianiste qui occupe aujourd’hui une place singulière dans la vie musicale qu’il n’encombre pas, au concert comme au disque. C’est un sage qui a depuis longtemps décidé de se taire quand il n’a rien à dire et de ne pas cocher toutes les cases obligées de la carrière pour tenir un rang international dont il n’a que faire. C’est une sorte de Nelson Freire d’aujourd’hui : tout pour sa famille, tout pour la musique et le piano suit.

Un art pianistique recréateur

Et justement son jeu de piano est fascinant car il fait exploser de joie quand il se lance dans une de ces transcriptions virtuosissimes dont il a le secret. Il rend alors hommage à Vladimir Horowitz, à Samuel Feinberg, à György Cziffra d’une façon émouvante, car relevant de la piété filiale. Cet art pianistique recréateur se perpétue ainsi de génération en génération. S’il n’a jamais été dominant, il est toujours vivant, et bien plus qu’il ne l’était chez les jeunes pianistes des années 1950 à 2000.

Volodos est fascinant car il peut aussi, chez Mompou, atteindre une ascèse qui efface le piano pour n’en garder que les vibrations sonores. Et aussi, bien sûr, dans la musique de Schubert et de Schumann qu’il a enregistrée, en public, dans l’acoustique claire et précise de l’Auditorium Louis-Vuitton, à Paris, en 2022 pour ce nouveau disque. Ces deux pôles, que certains pensent irréconciliables, sont la marque de ce jeune géant qui vit depuis longtemps maintenant dans la lumineuse ville de Madrid qui, on ne le sait pas assez, est aujourd’hui l’une des capitales de l’enseignement du piano, à l’Académie Reine Sofía.

Schumann renouvelé

Volodos s’était présenté pour la première fois à La Roque d’Anthéron, au siècle dernier, en inscrivant à son programme les Bunte Blätter de Schumann révélées au disque par Clara Haskil (Philips, 1952) puis, définitivement inscrites dans la conscience des musiciens, par Sviatoslav Richter (BMG, 1971). Et il s’y était révélé aussi énigmatique que sa consœur et aussi hiératique que son confrère. Il n’allait pas tarder à les enregistrer en public à Carnegie Hall (Sony Classical, 1998). Puis il a joué et enregistré les Scènes de la forêt, elles aussi révélées au disque par Clara Haskil (Decca, 1947) et enregistrées par Feinberg et par Richter à Moscou peu après.

Et le voici qui inscrit à son répertoire public les Scènes d’enfants dont le destin discographique est beaucoup plus riche. Comment un pianiste peut-il, en notre époque saturée de témoignages, se libérer de l’image mentale que la stratification des écoutes de tant de confrères illustres impose à une œuvre ? Il peut le faire de façon volontaire en prenant le contre-pied de ce que l’histoire nous a léguée de l’œuvre en question. Mais ceux qui s’y risquent manquent alors d’authenticité.

Il peut aussi s’immerger dans le texte même pour l’assimiler au point de le faire sien, de donner la sensation qu’il l’improvise en jouant ou plutôt qu’il le découvre aussi émerveillé, enchanté que l’auditeur à qui il s’adresse dans le creux de l’oreille. Et c’est ce prodige que réussit ici Arcadi Volodos dont l’essence même du jeu a été captée sans artifices par l’équipe technique de Radio Classique, voici quatre ans. Volodos a beau dire que le son lui importe peu, il n’empêche que le sien peut être le messager d’un propos poétique inoubliable. Ces Scènes d’enfants ne se racontent pas, étape par étape, mais on accompagne Volodos en terrain connu, tout en étant à chaque seconde surpris par la fraîcheur avec laquelle il aborde ces pages archiconnues. Jusqu’aux deux dernières où le temps s’arrête pour « interroger l’avenir », disait Alfred Cortot.

Schubert dans l’instant et illuminé de l’intérieur

Arrêter le temps, c’est souvent le signe de Schubert dans ses dernières œuvres. La Sonate en ré majeur, D 850, échappe à cela, plus dynamique, plus « ouverte », plus allègre d’apparence, plus facile aussi d’accès, tant elle peut même paraître pimpante… ce qu’elle n’est assurément pas, car derrière son allégresse apparente se profilent les ombres habituelles d’un compositeur toujours entre ciel et bière (avec les amis). Volodos y avance donc avec une franchise, une sveltesse qui poussent le discours sans cesse vers l’avenir. Quand bien même les redites et les changements de direction en retardent l’imminence.

Volodos réussit ce prodige d’être dans l’instant, quasi ingénument, en tout cas innocemment, et de se projeter dans ce qui peu à peu devient un drame. La clarté de son jeu polyphonique éclaire toutes les transformations d’une musique qu’il ordonne de façon invisible, mais avec un esprit puissant.

Rarement, Volodos aura paru si chef d’orchestre qu’ici. Et chacun des mouvements est ainsi lu de façon subtilement agencée et naturelle à la fois, porté par un chant illuminé de l’intérieur par un piano qui résonne sans aucune tension autre que celle de la musique. Le Con moto comme le Scherzo qui le suit, dont l’articulation légère épouse les méandres d’un discours ambigu si typique de Schubert, qui n’installe jamais l’auditeur et moins encore son interprète dans un climat durable et prévisible. Jusque dans ce célèbre finale, rondo mutin, presque pince sans rire en son commencement, mais qui réserve tant de surprises… Volodos y passe en un éclair de la tendresse à l’ironie, à la confidence, transparent à une musique qu’il chante avec une variété d’inflexions et de timbres qui rendent idéalement chaque atmosphère, avec une subtilité qui laisse sans voix car son piano plus que parfait s’efface devant la musique même qu’il laisse parler sans s’interposer.

Il y a longtemps aussi que Schubert et Volodos sont les meilleurs amis du monde. Et comme le disait Catherine Collard à qui l’on demandait pourquoi elle ne jouait pas ce compositeur : « Il ne suffit pas d’aimer Schubert pour le jouer, il faut qu’il vous aime. »

Informations pratiques

  • Œuvres et compositeurs : Franz Schubert : Sonate pour piano n° 17, D. 850. Robert Schumann : Scènes d’enfants
  • Interprète : Arcadi Volodos (piano)
  • Label : Sony Classical 0196588792922 (1 CD)
  • Date d’enregistrement : 2022
  • Durée : 1 h 06 min

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