Les intrigues baroques de Vivaldi au Théâtre Malibran

Published On: 26 mars 2026|
Temps de lecture : 4 minutes

Le mois de mars est très vivaldien en Vénétie : après L’Olimpiade à Vérone et Trévise, Ottone in villa revient à Venise dans le cadre du cycle du Théâtre La Fenice, sous la direction de Diego Fasolis.

 

Le retour d’Ottone in villa d’Antonio Vivaldi sur les scènes vénitiennes constitue une nouvelle étape dans le projet de redécouverte du théâtre du Prêtre roux mené depuis 2018 par le Théâtre La Fenice. Il intervient dans un contexte régional particulièrement favorable : quelques semaines seulement après le succès de L’Olimpiade à Vérone, dans la mise en scène d’Emmanuel Daumas vue au Théâtre des Champs-Elysées en 2024, et à Trévise dans un cadre pédagogique, la Vénétie semble redécouvrir avec une certaine ferveur ce répertoire.

On ne peut s’empêcher de noter que ce titre, pourtant fondamental, manque encore au cycle vénitien ; à condition que la direction actuelle, très occupée à gérer la nomination maladroite de la nouvelle cheffe musicale du théâtre, juge toujours pertinent d’en poursuivre la logique artistique.

Une œuvre de jeunesse déjà accomplie

Composé en 1713 sur un livret de Domenico Lalli, lui-même inspiré de Messalina de Francesco Maria Piccioli pour l’opéra de Carlo Pallavicino, Ottone in villa est le premier essai lyrique de Vivaldi. Une œuvre de jeunesse, certes, mais déjà marquée par une réelle efficacité dramatique et une vitalité musicale qui deviendra la signature du compositeur. Encore faut-il lui offrir un véritable théâtre.

L’intrigue, très librement inspirée de l’empereur romain Othon et des récits liés à Messaline (ici Cleonilla), enchaîne intrigues amoureuses et jeux de pouvoir : Ottone, Cleonilla, Caio Silio et Tullia s’affrontent dans un réseau de désirs contradictoires, de travestissements et de tromperies. Rien qui ne sorte véritablement du cadre baroque, et c’est précisément ce qui exige du théâtre qu’il fasse la différence.

De la pandémie au Malibran

Ce nouvel opus marque le retour du titre après la version « de crise » présentée en juillet 2020 au Teatro La Fenice, en pleine pandémie de Covid-19. Une édition contrainte mais hautement symbolique. Aujourd’hui, Ottone in villa trouve au Teatro Malibran un écrin plus adapté, qui lui confère une plus grande cohérence scénique.

L’ouvrage s’insère ainsi dans un parcours désormais bien balisé (Orlando furioso, Dorilla in Tempe, Farnace, Griselda, Bajazet), qui restitue peu à peu au public vénitien la richesse du théâtre musical de Vivaldi. Une entreprise louable — encore faut-il que chaque étape fasse véritablement vivre ces œuvres au théâtre, au-delà de leur seule redécouverte.

Fasolis, moteur fidèle

Après une seule absence dans Bajazet, Diego Fasolis retrouve le pupitre et confirme son rôle central dans le projet. Sa lecture, vive et articulée, privilégie l’élan dramatique et la clarté des lignes. Les tempos sont alertes, le discours nerveux, parfois au risque d’une certaine uniformité expressive.

L’Orchestra del Teatro La Fenice suit avec précision, adoptant une esthétique « à l’ancienne » sur instruments modernes. Le continuo (Giacomo Cardelli, Fabio Grandesso, Francesco Tomasi et Andrea Marchiol) assure une assise solide et variée, conférant à l’ensemble une indéniable crédibilité stylistique, sinon toujours une véritable tension dramatique.

Une distribution un peu inégale

La distribution, largement renouvelée, offre des résultats contrastés. Lucia Cirillo campe un Caio Silio d’une belle tenue stylistique, tandis que Michela Antenucci propose une Tullia précise et soignée, sans toujours dépasser une certaine réserve expressive.

Parmi les nouvelles recrues, Carlotta Colombo s’impose en Cleonilla séduisante et instable, véritable centre de gravité de l’action. Margherita Maria Sala aborde Ottone avec une autorité stylistique appréciable. Plus problématique, le Decio de Ruairi Bowen apparaît vocalement fragile, avec une diction approximative qui nuit à la lisibilité du rôle.

Une scène sans grande imagination

Déjà signataire de l’édition 2020, Giovanni Di Cicco propose ici une mise en scène et des chorégraphies qui peinent à convaincre. L’idée de repenser l’espace en fonction du Malibran et de placer le corps au centre du dispositif ne manque pas d’intérêt, mais se traduit par un spectacle d’une sobriété presque excessive, au risque d’une certaine pauvreté dramatique.

L’ajout de danseurs enrichit certes la dimension visuelle, sans pour autant combler le déficit d’inspiration. Les décors de Massimo Checchetto — espace neutre ponctué de vestiges antiques —, éclairés par Andrea Benetello, installent une atmosphère évocatrice mais peu dynamique. Les costumes de Carlos Tieppo, inspirés de la romanité, marquent un retour à une esthétique plus attendue, au détriment de toute véritable prise de risque.

Succès public, perspectives ouvertes

Malgré quelques places vides, le public du Théâtre Malibran a réservé un accueil chaleureux à cette première, avec des applaudissements nourris pour l’ensemble de la distribution. Un succès qui confirme l’intérêt du public pour ce cycle vivaldien et la vitalité retrouvée d’un répertoire trop souvent négligé par les maisons d’opéra italiennes.

Reste que, derrière la solidité de l’entreprise, demeure une question stimulante : comment continuer à faire évoluer ces œuvres au-delà de leur redécouverte, afin d’en renouveler sans cesse l’impact théâtral ? Ici, tout est soigné, cohérent, respectable — et laisse entrevoir des marges d’approfondissement qui pourraient, à l’avenir, en révéler encore davantage la force scénique.

Venise, Théâtre Malibran, le 20 mars 2026

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