Villa-Lobos et Santoro, les trésors du piano brésilien

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Published On: 29 mai 2026|
Temps de lecture : 7 minutes

Le premier titre du nouveau label Habanero, consacré à la musique sud-américaine, est une pleine réussite. Le pianiste Marcos Madrigal défend un répertoire à redécouvrir avec un jeu ardent et une sonorité splendide.

Commençons par un petit état des lieux de ce que le mélomane européen connaît d’une musique brésilienne qui, de façon incompréhensible, ne franchit pas l’Atlantique ! Elle a d’ailleurs toujours besoin de héros dans son propre pays : comme ailleurs, les programmes des concerts y sont d’un conformisme assez désolant.

On devrait dire « étaient » car depuis quelques petites années, les orchestres des États de ce pays fédéral commencent à jouer les compositeurs nationaux et même à les enregistrer pour Naxos, avec l’aide du ministère brésilien des Affaires étrangères. Le chef John Neshling avait lancé ce mouvement, avec l’Orchestre d’État de São Paulo qui éditait des partitions indisponibles et enregistrait pour Bis des disques qui ont marqué par le soin avec lequel ils étaient réalisés. Mais faute de faire des émules en Europe, ces œuvres restaient sous les tropiques.

Le Brésil entre Chopin et la musique populaire

À Rio de Janeiro, au pied du Pain de sucre et de l’École militaire, une statue de Chopin en pied regarde la mer. Passée la surprise, on apprend vite que ce compositeur vénéré là-bas a nourri l’imaginaire des compositeurs de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Jusqu’à Antonio Carlos Jobim ! Le père de la bossa nova ne se séparait jamais du portrait du compositeur qui semblait veiller sur lui et sur son piano.

Le modèle chopinien tient dans cette fusion de la musique et de la danse populaire d’avant la culture de masse et de la musique savante — et Dieu sait si celle de Tom Jobim l’est — qui est la marque de la musique instrumentale brésilienne. Au Brésil, on dit d’ailleurs érudite plutôt que savante. On y parle de la MPB pour « musique populaire brésilienne » et donc de « musique érudite » pour toutes les autres, dont celles réunies dans ce double-album consacré à Claudio Santoro et Heitor Villa-Lobos.

Les grands pianistes brésiliens

La plupart des pianistes brésiliens ne s’intéressent pas trop à la musique de leur pays. Quelques-uns s’y sont pourtant attachés par patriotisme musical assumé, dont Arthur Moreira-Lima (1940-2024), deuxième prix derrière Martha Argerich, au Concours Chopin en 1965. Il a enregistré quarante et un disques compacts distribués au Brésil dans les kiosques à journaux, avec un succès considérable dont le reste du monde n’a rien su.

Mais il allait plus loin, interprétant Nazareth, Mignone, Villa-Lobos, Gnatalli et tant d’autres, à travers tout le pays dans un camion itinérant dans lequel était installé un piano à queue. Fidèle à cette fusion des musiques, Moreira-Lima jouait aussi de la musique authentiquement populaire dans ses récitals « érudits », pour des publics qui ne l’étaient pas moins. Et jusqu’à la télévision où il a animé une émission qui mariait toutes les musiques brésiliennes et où on improvisait joyeusement !

Il y eut aussi Miguel Proença (1939-2025) qui a consacré une bonne vingtaine de disques à la musique brésilienne, sélections d’œuvres magnifiques dont celles d’Oscar Lorenzo-Fernandez et de Claudio Santoro. Proença a fait tout ce qu’il pouvait pour faire jouer cette musique par les jeunes pianistes de son pays. Il faut aussi mentionner Clelia Iruzun, brésilienne qui vit à Londres, qui a enregistré quelques disques splendides dont ceux consacrés à Francisco Mignone qui lui a dédié des études transcendantes pour piano. Enfin, il faut mentionner le jeune carioca Aleyson Scopel, interprète d’élection des œuvres d’Almeida Prado, élève de Messiaen dont les nocturnes pour piano et les Cartas Celestes sont des chefs-d’œuvre.

Tout récemment, l’Institut du piano brésilien, IPB d’Alexandre Dias qui fait un travail fantastique de collection et de conservation de tout ce qui touche le piano au Brésil, a lancé un grand plan original : les pianistes enregistrent eux-mêmes des pièces en première mondiale qui ainsi obtiennent alors une double vie documentaire, en partition et en archive sonore. On peut le trouver sur Facebook et sur Youtube.

Par chance, dorénavant nombre des enregistrements brésiliens de Moreira-Lima, Proença et Scopel sont disponibles sur les plate-formes de streaming qui donnent une visibilité à ces répertoires, pour peu que l’on se donne la peine de fouiller, y compris en allant en Musiques du monde plutôt que Classique… Ce qui en dit long sur la façon dont on considère ces musiques. Mais pour fouiller, faut-il déjà savoir que cela existe. Si ce petit papier pouvait inciter à la curiosité, ce serait mission accomplie.

Un nouveau label et un travail éditorial exemplaire

Venons-en à ce nouveau disque, extraordinaire par la qualité du travail éditorial : sont choisis avec soin, œuvres, interprète, preneur de son, lieu d’enregistrement et proposé un livret passionnant glissé dans un petit coffret qui fait du disque un objet encore digne d’attention.

Ce premier album d’une série qui veut arpenter le répertoire pianistique d’Amérique du Sud, « Made with 100% organic ingredients » réunit donc Claudio Santoro (1919-1989) et Heitor Villa-Lobos (1887-1959) qui fut bien connu en France où il avait son second point d’ancrage. Il a été joué et enregistré par l’Orchestre national de France, comme s’il était un enfant du pays… et aujourd’hui pas un orchestre parisien subventionné n’est capable de programmer un seul de ses chefs-d’œuvres !

Villa-Lobos avait été proche du dictateur Getulio Vargas qui lui avait permis de mettre en œuvre son rêve de doter le pays d’écoles de musique, de chœurs et d’orchestres. Claudio Santoro, en revanche, n’était pas en odeur de sainteté auprès du régime militaire, en raison de sa proximité avec les communistes. C’est lors d’une visite en Allemagne de l’un des généraux de la junte au pouvoir, s’étonnant que le compositeur ne soit pas rentré au pays depuis quelques années, que l’invitation lui aurait été faite, l’assurant que rien ne serait entrepris contre lui. Ce que fera Santoro. C’était un compositeur étonnant, sans doute le plus grand du Brésil avec Villa-Lobos et Camargo Guarneri. Formé à Paris, par Nadia Boulanger, adepte quand même du dodécaphonisme qu’elle rejetait, mais également marqué par le réalisme soviétique, et même électro-acoustique, Santoro a bâti une œuvre qui suit son évolution à travers ses esthétiques.

Cláudio Santoro et la beauté du jeu de Marcos Madrigal

Tout le premier disque est consacré au Premier Livre de la Deuxième série des Préludes et aux sept Paulistanas. Il commence par deux préludes manuscrits qui immédiatement plongent l’auditeur dans une atmosphère de rêve et de tendresse. Puis viennent les Paulistanas autrement plus contrastées entre rêve et danses, harmonies savoureuses et plénitude pianistique exaltante. Avec toujours cette impression d’une musique improvisée-composée, comme les mazurkas de Chopin, mais en réalité bien évidemment maîtrisée, pensée, jusqu’au moindre silence.

La première écoute convainc immédiatement d’autant que le pianiste Marcos Madrigal déploie un jeu dont la beauté plastique se double de sens : il n’est pas hédoniste, ne se contemple pas dans les sonorités longues et des pianissimos impalpables mais pourtant sonores. Il épouse les méandres d’une musique dont il ne craint pas la petite touche sentimentale, si brésilienne, dont il investit les éclats soudains, avec une respiration large et rend les épisodes rythmiques avec un rebond élastique jamais tétanisé. C’est vraiment admirable.

Madrigal est Cubain, mais on a l’impression qu’il pratique cette musique depuis l’enfance, tant il la respire de façon naturelle. Il est servi par une prise de son qui met le piano à une distance idéale de l’auditeur et le fait sonner sans la moindre crispation du pianissimo au tonnerre qui jaillit avec l’ampleur d’un orchestre.

Les douze Préludes sont des aveux amoureux murmurés dans le creux de l’oreille. Il serait difficile de les dater mais ils sont des années 1952-1953, marquées au Brésil par une grande polémique esthétique au sujet de la musique contemporaine : s’opposaient les partisans de la Seconde École de Vienne, les nationalistes qui voulaient une musique qui ne devrait rien à l’Europe et des compositeurs plus ouverts et pragmatiques. Et la musique de Santoro envoie tout balader en étant lyrique, impressionniste, romantique, moderne d’une beauté renversante qui unifie tout en quelques accords et tournures mélodiques. Madrigal est ici aussi admirable par l’intimité de son approche très « Bill Evans », très chopinienne en fait, à la recherche de la note bleue. Il joue pour lui seul et donc pour nous tous.

Les sortilèges de Villa-Lobos

Le second disque de l’album est consacré à Villa-Lobos, des œuvres plus connues, sans doute, car « toute » son œuvre pour piano solo a été enregistrée par Anna Stella Schic (Warner Classics) et Sonia Rubinsky (Naxos) et que les pièces retenues sont « plus souvent » jouées que celles de Santoro. Madrigal commence par le Cycle brésilien, W374, qui contient les célèbres « Impressões Seresteiras » et « Festa no Sertão » autrefois jouées par Magda Tagliaferro avec un entrain et une vitalité qui prenaient le pas sur l’exactitude, mais avaient une « gueule » incroyable que l’on ne retrouve pas tout à fait ici. Madrigal les interprète avec une petite emphase trop expressive quand vient le climax et un phrasé un peu affecté dans la première des deux pièces. Mais bon, la somptuosité de son piano fait aussi penser que dans un style différent, Horowitz et Samson François avaient de ces petites faiblesses.

Madrigal en revanche est irrésistible, sans aucun questionnement, dans la Bachianas n° 4 — et non Bachiana au singulier comme écrit sur la pochette et dans le livret —, et dans « Alma brasileira » sous-titre du Choros n° 5. Il joue cette « âme brésilienne » avec la même déchirante sérénité triste que Nelson Freire, mais peut-être une transe moins prégnante dans le climax.

Les quatre pièces de la Bachianas sont réussies comme, je crois, ne les avoir jamais entendues. Madrigal trouve dans chacune le climat, les articulations, les couleurs pianistiques, la pulsation idéaux du « Préludio » à la « Dansa » finale si joyeuse dans ses entrelacs rythmiques et mélodiques si typiques de l’écriture pianistique « éclatée » de Villa-Lobos qui après Albéniz, Séverac, Stravinsky et avant Messiaen inventait un piano du XXe siècle qu’il serait temps de mettre à l’honneur.

Informations pratiques

  • Compositeurs : Heitor Villa-Lobos (1887-1959) + Cláudio Santoro (1919-1989)
  • Œuvres : Ciclo brasileiro, W374. Bachiana brasileira n° 4, W264 + Paulistanas. Prelúdios (Seconde Série)
  • Interprètes : Marcos Madrigal (piano)
  • Label : Habanero AJI-001 (2 CD)
  • Date d’enregistrement : 2017
  • Durée : 1 h 32 min

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