Vanessa Wagner : « Dans l’émotion, Glass c’est totalement maximaliste ! »
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La pianiste Vanessa Wagner vient d’enregistrer les vingt Études de Philip Glass, un compositeur qu’elle défend depuis longtemps et dont elle apprécie la singularité, la mélancolie, l’espièglerie et la tendresse.
Cette intégrale des vingt Études de Philip Glass n’est pas votre première rencontre au disque avec ces œuvres. Vos précédents enregistrements pour InFiné en réunissaient déjà quelques-unes. Comment vous êtes-vous intéressée à ce compositeur ?
Par quelques détours! Je l’ai souvent dit, jeune, j’ai écouté de la musique électronique « savante » et je lisais que les artistes de ce courant reconnaissaient l’influence de Steve Reich ou John Adams. J’ai alors écouté les disques des magnifiques catalogues Nonesuch et ECM. Je me souviens très bien de la découverte de City Life par le Steve Reich Ensemble. Gros choc ! A suivi Arvo Pärt, immense compositeur que j’ai enregistré en 2018. Puis autre claque et euphorie totale avec Einstein on the Beach de Glass en concert. Je me suis donc plongée dans cet univers mais, à l’époque, j’ai entendu souvent des jugements expéditifs affirmant que cette musique n’avait pas d’intérêt, que c’était toujours pareil, qu’elle était facile à écouter, facile à jouer. Ce n’est à mon sens pas la question…

Vanessa Wagner – ©Laura Bonnefous
Parce que ce n’est pas facile à jouer ? Tout a pourtant l’air bien clair et parfaitement ordonné sur les partitions…
Évidemment, c’est plus « accessible » qu’une étude de Liszt, une sonate de Scriabine ou un concerto de Rachmaninov. Cela dit, beaucoup de pièces du « grand répertoire » de Mozart, Schubert Chopin, Satie et bien d’autres tombent facilement sous les doigts. Est-ce pour cela de la mauvaise musique ? Je ne comprends pas ce débat. Savoir jouer fort et vite est un critère bien sûr, mais je dirais presque un prérequis. Tout pianiste professionnel doit y prétendre. Savoir toucher, émouvoir, habiter les silences, interroger, colorer le son, embarquer les auditeurs dans un monde d’émotion et de mystère, n’est ce pas là où se situe l’essence de la musique ? Quand je me suis mise à jouer Moondog, Meredith Monk et, évidemment, Philip Glass, j’ai entendu des questions du genre : « Pourquoi tu joues ça ? ». Ma réponse est de continuer à jouer de la musique extrêmement « difficile » tout en pratiquant ce répertoire épuré.
Mais si cette musique est facile, qu’offre-t-elle à des artistes reconnus ?
Je ne pense pas du tout que cette musique soit facile ! Sa prétendue « accessibilité » l’a rendue très populaire mais l’a également desservie. On peut ainsi entendre sur YouTube des interprétations de piètre qualité avec une vilaine sonorité, une technique insuffisante. Il me semble que pour bien l’interpréter, pour l’habiter, il faut avoir une longue fréquentation du répertoire. Je pense que j’y mets tout ce que je joue depuis des années, aussi bien les grands classiques, la nostalgie de Schubert, l’intériorité d’un Dusapin… À 20 ans, j’étais fascinée par ce nouveau langage mais je n’aurais pas pu habiter ce monde intérieur comme je le fais aujourd’hui.
Mais Philip Glass n’est pourtant pas un grand pianiste…
Non, en effet, et il le reconnaît volontiers dans son autobiographie. Mais l’entendre jouer est très émouvant et instructif. On comprend ce qu’il cherche. Il faut parvenir à un juste équilibre pour ordonner cette très grande régularité, trouver l’exact tempo qui va donner un sens à ces répétitions, obtenir une grande fluidité, comme dans Schubert. Je pense que la musique pour piano de Glass a longtemps été mal comprise. On l’a longtemps considérée répétitive voire mécanique. C’est tout le contraire ! En plus de ce rapport au temps et son élongation, inspirée de sa connaissance de la musique indienne, elle est riche d’une espièglerie, d’une grande mélancolie et d’une extrême tendresse qui me touchent beaucoup.
Il faut donc dépasser le premier degré de l’écoute distraite ou paresseuse ?
Au premier degré, quand on écoute rapidement, cette musique peut sembler simplement décorative et agréable. Mais, à mon sens, la musique de Glass témoigne aussi une grande radicalité, par son langage nouveau, son immobilité harmonique, son éclatement de la forme. Il faut se défaire de ses idéologies, de ses habitudes, il faut accepter de se mettre à nu pour entrer dans ce monde.
Le titre même d’étude implique un projet pédagogique. Glass en était le premier bénéficiaire puisqu’il voulait améliorer sa technique. Quels sont les problèmes techniques qu’abordent ces Études ?
Ils sont multiples, et sont parfois inattendus. L’Étude n° 5, par exemple, ne présente pas de difficulté « technique » particulière et compte peu de notes mais elle se montre tout même complexe à jouer parfaitement parce qu’il faut un contrôle absolu du clavier. Il faut trouver l’épure, le mystère, la retenue, une immobilité vibrante, un abandon, tout en restant très concentrée.
Les Études s’organisent en deux cahiers de dix numéros et s’échelonnent entre 1991 et 2012. Le second recueil marque-t-il une évolution ?
Glass s’éloigne du modèle minimaliste et déploie un lyrisme généreux. Je ne parlerais pas de romantisme, parce que le terme n’est pas du tout approprié, mais de lyrisme, assurément, de fougue, de profondeur, avec des basses imposantes, de tumulte incessant…L’Étude n° 15 peut évoquer « La Grande Porte de Kiev » de Moussorgski. C’est une construction en immense crescendo, c’est gigantesque ! C’est pourquoi le qualificatif de minimaliste me semble inadapté et a semé le trouble. Glass qualifie sa musique d’additionnelle, ce qui me semble d’une grande justesse. À la fin de mes récitals Glass le public vient me voir pour m’avouer sa surprise. Il pensait entendre « tout le temps la même chose » ou des pièces très sobres et simples….Dans l’émotion, Glass c’est totalement maximaliste !
Propos recueillis par Philippe Venturini
Rendez-vous à venir
À paraître le 10 octobre :
Philip Glass
The Complete Piano Etudes
InFiné IF 1099 (2 CD). 2 h 11 min
Prochains concerts Glass :
14 octobre, Paris, Philharmonie
7 novembre, Nantes, Lieu Unique




