Vanessa Wagner, « je préfère le clair-obscur, le non-dit »
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Après un long périple américain, en solo et en duo, Vanessa Wagner part explorer d’autres contrées, guidée tant par son imagination que par son envie de (se) raconter en musique. Sans devoir élever la voix.

Crédit photo : Lyodoh Kaneko
Ces derniers compagnons de voyage s’appelaient Caroline Shaw, Philip Glass, David Lang, Bryce Dessner, Moondog, Nico Muhly, Julia Wolfe, choisis pour un triptyque en solo chez InFiné (« Inland », « Study of The Invisible » et « Mirrored »). Puis rejointe par « [s]on frère » Wilhem Latchoumia, elle poursuivit sa visite du Nouveau Monde, celui d’Adams, Bernstein, Glass et Monk (« This is America », La Dolce Volte, CHOC, CLASSICA n° 234).
« Le disque américain, enregistré juste à la sortie du confinement dans une sorte d’euphorie, a suscité de nombreux concerts. Nous nous entendons très bien et une évidence musicale nous réunit. J’aime beaucoup la fluidité et la délicatesse du jeu de Wilhem. On nous a souvent dit que nos sonorités fusionnaient, qu’il était difficile de savoir qui jouait. Nous avons alors décidé de ne pas en rester là et d’imaginer un autre projet à deux pianos », confie l’artiste. Les deux complices viennent ainsi de franchir l’Atlantique et proposent un programme français où leur gémellité musicale est mise en avant. Leur programme Debussy, Ravel et Satie s’intitule en effet « Piano Twins » [« pianos jumeaux »].
Bien qu’il s’ouvre et se referme sur des pièces plutôt laconiques de Satie, il met en avant un travail subtil sur la couleur, sa richesse et sa diversité, imposé par l’inévitable référence aux versions orchestrales de La Valse de Ravel, le Prélude à l’après-midi d’un faune et La Mer de Debussy dans la rare transcription d’André Caplet. « La Mer version orchestre me fascine depuis toujours. Je l’ai jouée très souvent à deux pianos et à quatre mains. Les pianistes ne doivent pas chercher à copier l’original à évoquer ici une clarinette, là les violons. C’est un autre monde. Il ne faut pas davantage essayer de jouer vite et fort mais creuser le son, créer un imaginaire. Jouer à deux pianos n’a évidemment pas l’intimité du quatre mains mais ouvre d’autres horizons. L’un trouve une sonorité, l’autre lui répond. »
Ralentir et s’abandonner au temps
Cette recherche sur la couleur, la densité, la façon d’entretenir la note, Vanessa Wagner reconnaît l’avoir développée depuis qu’elle s’intéresse à ces musiques contemplatives et dites « minimalistes » qui s’éloignent de l’autorité du métronome pour mieux approcher la volupté du timbre et le mystère de la vibration. « J’entends dans mon jeu, grâce à la pratique de cette musique, une façon de nourrir le son, de l’habiter, une envie d’aller à l’essentiel, de trouver un son qui dure ou qui chante même dans les nuances pianissimo. Évoluer entre des mondes musicaux différents est un enrichissement permanent. Et je ne crains plus de ralentir, de m’abandonner au temps, d’envisager la musique et à la vie même comme des cycles, des boucles. »
« Le public est toujours venu me dire combien cette musique l’avait touché »
Son récital
Aussi ne s’étonnera-t-on pas de découvrir son nouveau récital sous le titre de Everlasting Seasons [« Saisons éternelles »] qui semble dessiner un autoportrait de la pianiste à travers, essentiellement Les Saisons de Tchaïkovski et une sélection de Pièces lyriques de Grieg. « Initialement, je voulais enregistrer des Pièces lyriques qui ont beaucoup eu de succès au concert. Le public est toujours venu me dire combien cette musique l’avait touché. Il faut reconnaître que ces miniatures, encore méconnues, sont de pures merveilles. » Mais plutôt qu’une simple anthologie Grieg, Vanessa Wagner a voulu proposer un parcours, un rêve, une histoire, et cherche alors un complément. Le film Mal de pierres [2016] de Nicole Garcia le lui soufflera. On y voit Louis Garrel jouer la barcarolle de Juin des Saisons de Tchaïkovski. « Je m’étais un peu éloignée de la musique russe que j’ai énormément jouée quand j’étais plus jeune. J’avais d’ailleurs consacré mes deux premiers disques à Rachmaninov et Scriabine et je suis restée très réceptive à cet univers postromantique, à cette sensibilité exacerbée. J’adore les symphonies de Tchaïkovski, les concertos de Rachmaninov. Mais Les Saisons ouvrent la porte à univers bien différent, plus intimiste et très contrasté à la fois, passant de la légèreté à la mélancolie. »
Les transitions entre les éclats du Carnaval de Février et la tendresse nostalgique du Chant de l’alouette de Mars ou le doux bercement de la fameuse Barcarolle de Juin et le volubile Chant du faucheur de Juillet sont en effet révélateurs. « Il n’y a rien tragique dans ce cycle mais rien de larmoyant non plus » s’empresse de précise l’artiste qui adopte dans ladite Barcarolle un tempo plutôt retenu pour mieux laisser son entêtante ligne mélodique et ses infinies nuances se déployer. « J’ai pensé un temps entrecouper Les Saisons avec d’autres pièces comme des Romances sans paroles de Mendelssohn, que j’aime aussi énormément, ou des pages de Schubert, mais j’ai finalement préféré les interpréter dans la continuité, pour en révéler le pouvoir évocateur. Associé aux Pièces lyriques, à des Impromptus de Sibelius et à un Nocturne de Glinka, l’ensemble ressemble à une nouvelle que j’aurais pu écrire autour de la nostalgie et du temps qui passe. Je n’ai pourtant rien conceptualisé. Les choses se sont organisées presque naturellement au gré des concerts. »
Autoportrait musical
Ce récital semble dessiner un portrait d’une artiste qui, si elle ne cherche pas à fuir ses semblables puisqu’elle dirige les festivals de Chambord et de Giverny, reconnaît aimer le récital et la carrière solitaire, dût-elle en souffrir. « Je suis seule quand je travaille, quand je voyage. Mais je ne pourrai pas m’astreindre à la vie d’un musicien de quatuor. » Cette voie, choisie et assumée, est certainement la plus sûre pour voir aboutir sa quête de l’épure. « J’aime de moins en moins les grands éclats et préfère le clair-obscur, le non-dit. »
Pour plus d’informations
Concerts
Le 17 novembre – Philharmonie de Paris
Le 22 novembre – Vincennes, Auditorium
Le 27 novembre – Lyon, Piano à Lyon
Le 9 décembre – Théâtre des Bouffes du Nord, Paris




