Tristan et Isolde, ou l’amour à mort, au Festival Radio France Occitanie Montpellier

Published On: 15 juillet 2026|
Temps de lecture : 5 minutes

Pour son édition 2026, le Festival Radio France renoue avec l’opéra. Après un iconoclaste Didon et Enée dans la production de Pierre Lebon, la version concertante de Tristan et Isolde avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, dirigé par Jaap van Zweden, rayonne avec une plénitude souveraine. Dans le vaste Opéra Berlioz, à guichet fermé, le public, debout, réserve une ovation aux chanteurs et musiciens.

En 1859, l’adoption d’une légende médiévale celtique donnait des ailes à Richard Wagner pour évoquer la puissance infinie de l’amour – celle qu’il vivait auprès de la poétesse Mathilde Wesendonck, tout en interrogeant la métaphysique de Schopenhauer. Si le duo nocturne d’Isolde et de Tristan est le noyau central de ce drame infini, leur désir est de « laisser le jour céder à la mort ». Cette extase tristanienne irrigue non seulement leur passion vécue jusqu’à l’aube (une immense chanson d’aube médiévalisée), mais aussi leurs parcours.

En amont de cette union, la princesse d’Irlande a affronté le Tristan ambassadeur du roi Marke sur le vaisseau les conduisant à son mariage avec le suzerain de Tristan (acte I) en souhaitant boire le filtre de mort. En aval, l’exil de Tristan scelle sa séparation de l’épouse de Marke. Dans l’attente du retour de l’aimée, le chevalier orphelin est transfiguré par le souvenir de sa rédemptrice : « Jusque dans la mort, brûler de désir ». Las… seule la Liebestod d’Isolde (mort d’amour) les consume dans l’infini libérateur.

La direction précise de Jaap van Zweden

Sous la baguette précise et impérative de Jaap van Zweden, directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Radio France, l’urgence et l’épure président à l’interprétation d’une partition iconique. Dès son saut sur l’estrade, le chef attaque le Prélude ! Avec des musiciens surinvestis (dont le splendide pupitre de violoncelles et celui des hautbois), il construit une dramaturgie wagnérienne plus tenace qu’une mise en scène tant elle est aisément mouvante, malléable, avec de voluptueux pics d’incandescence ou bien des solos qui spatialisent le chant. Pour exemple, la consternation du roi Marke surprenant les amants est traduite par son duo avec clarinette basse, d’une éloquence persuasive.

Encore plus étendu et réitéré, le solo de cor anglais personnifiant le berger (en coulisse à l’acte III) exalte à nu la solitude de l’exilé Tristan sur sa terre bretonne. On regrette d’ailleurs que le nom de ces solistes ne figure pas sur le programme de salle, ainsi que celui de l’instrumentiste (trompette naturelle « Wagner ») qui annonce l’arrivée du vaisseau d’Isolde.

En sus des préludes orchestraux (actes I et III), la débauche des leitmotive instrumentaux s’entremêle au chant soliste en toute lisibilité et sans l’alanguissement d’un quelconque pathos. Ainsi, le Prélude s’étale sobrement depuis le nœud gordien des leitmotive divergents du désir (ascendant et descendant). Au fil des actes, la trame orchestrale conduit le drame, lui aussi polyphonique. Elle sculpte la rébellion d’une princesse irlandaise, jouet du destin ; elle se substitue au pouvoir magique des filtres de mort et d’amour ; se condense en une gradation lumineuse (« Descend sur nous, nuit d’amour ») ou bien s’arc-boute aux hallucinations du héros mourant.

Ce tissu complexe de motifs n’est plus un simple inventaire, mais devient une véritable dynamique en action (sous-titre de Handlung, c’est-à-dire « action dramatique », donné par Wagner) qui anime la légende médiévo-romantique. Sans étiquette, l’errance psychique des protagonistes y est ainsi perméable pour tous les auditeurs. N’omettons pas la trame chorale des marins du 1er acte. Car leurs interventions sont autant de tsunamis qui débordent sur le Corum de Montpellier grâce à l’excellence du Chœur d’hommes de Radio France, préparé par Edward Ananian-Cooper.

Une distribution éblouissante, dominée par le ténor Stuart Skelton

En version concert, le concours des chanteurs est certes libéré de la mise en scène, mais potentiellement dangereux par l’affrontement avec l’orchestre sur le même plateau. D’autant que le chef ne fait pas le choix d’en tamiser les pics d’intensité. Il faut aussi compter sur les conditions de la représentation : la canicule fatigue les athlètes internationaux que sont les interprètes wagnériens.

Les deux protagonistes conservent une forte personnalité vocale, depuis leur affrontement jusqu’à leur fusion explosive sitôt le philtre d’amour absorbé. La soprano Anja Kampe (Isolde) s’engage pleinement dans la fière psyché d’une princesse souffrant d’être « la servante du vassal du roi » : aigus claquants (contre-ut aisé), récitatifs au scalpel. Si sa passion amoureuse éclate avec une plénitude engagée au deuxième acte, la fatigue ne lui permet guère de bien conduire la Liebestod extatique qui conclut le drame.

En revanche, le parcours graduel de Stuart Skelton (Tristan), seul interprète à chanter sans partition devant les micros de Radio France, est exemplaire. Demeurant sur la réserve au premier acte, sa prestation est magnifiée durant la nuit d’amour malgré la distance (réelle) qui sépare les deux interprètes sur le long plateau. Tombant la veste, puis retroussant les manches de chemise, le ténor australien devient flamboyant dans le duo avec Kurwenal, suivi du monologue du troisième acte. Il ne joue pas, il est le Tristan halluciné dont la ligne de chant balance entre douleur et désir inassouvi. Sans sacrifier à la justesse du chromatisme, la densité de ses aigus sur « ewig » (éternel) se grave dans nos mémoires.

Tanja Ariane Baumgartner (la suivante Brangäne) est une somptueuse mezzo au timbre chaleureux dont la projection sans faille et le charisme la placent à égalité avec Isolde durant l’acte initial. La basse Kwangchul Youn (Roi Marke) transmet efficacement la noblesse chevaleresque dans son récitatif « wotanien » perpétuant les rites féodaux. Le baryton Iain Paterson (Kurwenal) assume avec personnalité le rôle du fidèle écuyer de Tristan (duo du troisième acte), brutalement défaillant dans le registre aigu (les effets de la canicule ?).

L’intervention du traître Alex Marev (Melot) demeure correcte, tandis que l’engagement de jeunes artistes de l’Académie de l’Opéra de Paris se révèle un tremplin judicieux : le ténor Bergsvein Toverud (un berger et un jeune matelot) initie la représentation avec assurance alors que le baryton Clemens Frank (le timonier) se montre réactif.

Au sein d’un festival toujours multiculturel, le retour acclamé de productions lyriques – le baroque et Wagner – marquera-t-il le retour à l’une de ses vocations historiques : exhumer les fresques lyriques de qualité ? Après le succès de Fervaal de d’Indy (2019) in loco, le public attend le Bacchus prévu de Massenet, et pourquoi pas, le Prométhée de Fauré créé aux arènes de Béziers (Occitanie) en 1900 …

Montpellier, Le Corum, le 11 juillet.

À noter

  • Concert diffusé sur France Musique le dimanche 19 juillet à 20 h et sur les Radios de l’U.E.R.

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