Barry Lyndon et l’obsession Schubert
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À l’occasion des 50 ans de la sortie du film Barry Lyndon de Stanley Kubrick, Warner en propose une édition limitée en Blu-ray 4K à partir du négatif original 35 mm et avec un nouveau mixage audio de la bande-son. Barry Lyndon, c’est bien sûr la sarabande de Haendel mais aussi le trio de Schubert.
« J’avais d’abord voulu m’en tenir exclusivement à la musique du XVIIIe siècle, quoiqu’il n’y ait aucune règle en ce domaine. Je crois bien que j’ai chez moi toute la musique du XVIIIe siècle enregistrée sur microsillons. J’ai tout écouté avec beaucoup d’attention. Malheureusement, on n’y trouve nulle passion, rien qui, même de loin, puisse évoquer un thème d’amour ; il n’y a rien dans la musique du XVIIIe siècle qui ait le sentiment tragique du trio de Schubert. J’ai donc fini par tricher de quelques années en choisissant un morceau écrit en 1814. Sans être absolument romantique, il a pourtant quelque chose d’un romanesque tragique. »
Kubrick et la puissance narrative de la musique
Le plus contestable dans cette déclaration de Stanley Kubrick au critique Michel Ciment n’est pas la date, erronée, de la composition du trio : 1827 et non 1814. C’est plutôt son assurance à affirmer qu’« il n’y a rien dans la musique du XVIIIe siècle qui ait le sentiment tragique du trio de Schubert ». Sans doute le réalisateur a-t-il parcouru trop rapidement sa discothèque. Il n’empêche. L’effet est incontestable et imparable.
Comme toujours – 2001, l’Odyssée de l’espace, Orange mécanique, Shining, etc. -, Kubrick va puiser dans le répertoire classique pour pour bâtir l’univers sonore de son film, dont la bande originale recevra en 1976 l’Oscar de la meilleure adaptation musicale. Pour Barry Lyndon, qui entend recréer l’atmosphère du XVIIIe siècle, il choisit à dessein des musiques d’époque (Haendel et la fameuse « Sarabande » de la Suite pour clavecin n° 4, en ré mineur, HWV 437, certes orchestrée par Leonard Rosenman ; Bach ; Vivaldi ; Mozart ; Paisiello) et une photographie inspirée des peintres anglais d’alors (Gainsborough, Reynolds, Constable, Hogarth). Un répertoire cohérent auquel s’ajoute l’apparition anachronique du Trio en mi bémol majeur D 929 de Schubert, une musique pourtant si intense qu’elle restera à jamais gravée dans la mémoire.
Schubert comme voix intérieure
Kubrick utilise à plusieurs reprises la sarabande de Haendel comme une ponctuation aux allures de coups du destin, de la vie de Redmond Barry devenu Barry Lyndon (Ryan O’Neal) en épousant Lady Lyndon (Marisa Berenson). De même il fera entendre et réentendre le trio de Schubert. Plus exactement son mouvement lent, Andante con moto c’est-à-dire allant, avec mouvement, qui prendra des expressions différentes : celle de la tendresse et de la promesse lors de la rencontre des deux futurs amants ou de la tristesse, dans la dernière scène, quand Lady Lyndon, vieillie et fatiguée signe un chèque à son ancien époux disgracié et reparti dans son Irlande natale.
Dans ces deux moments forts du film, la musique remplace les dialogues et guide souvent les mouvements de la caméra. Dans la première, Barry, devenu officier au service d’un aristocrate prussien, est introduit dans le grand monde. Lors d’une réception, il rencontre Lady Lyndon, une femme mariée à un riche lord à la santé déclinante. Barry, jusque-là opportuniste, semble vraiment ressentir une émotion. La musique traduit alors un langage intérieur. Son rythme régulier semble annoncer le rapprochement entre les deux êtres.
Dans la scène finale, au contraire, ce rythme régulier, presque obsédant, traduit la désillusion, la mélancolie, le désespoir de Lady Lyndon, le désenchantement, la résignation. Tout passe. Le pouvoir, la beauté, la gloire, la souffrance ; tout finit dans la même poussière.
L’Andante con moto et son thème inoubliable
Voyons comment Schubert organise cet Andante con moto devenu si célèbre.
Ce mouvement de trio commence par un duo, entre le piano, qui installe ce rythme régulier, presque de marche funèbre, et le violoncelle qui, lui, déploie une phrase d’un lyrisme infini au rythme très changeant : c’est « le » thème de ce mouvement lent. Le violon fait discrètement son entrée, à l’unisson avec le violoncelle (1′) quand les rôles s’inversent : les deux archets reprennent le rythme régulier du piano et le piano reprend le thème lyrique du violoncelle. Puis le violon, accompagné du violoncelle, fait entendre le deuxième thème (1′ 58), plus lumineux, expansif. Retour du premier thème (3’47) mais varié, ornementé, commenté par les deux instruments à cordes puis agité (4’51) puis du deuxième (6’25). Après un irrésistible crescendo et des trilles du violoncelle (8’08), le piano cite à nouveau le thème principal accompagné des pizzicatos des cordes dans une section Un poco più lento (8’30) avant une toute dernière apparition et une montée dans l’aigu du piano suivie de deux sauts d’octave des cordes et d’un ultime accord pianississimo. Place au silence.
Les minutages se référent à l’interprétation du Trio Wanderer, disponible en ligne.
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