À l’Opéra de Lyon, la mise en scène de Timofeï Kouliabine pour l’opéra de Tchaïkovski La Dame de pique marque les esprits, avec un casting de haut niveau.

La dame de Pique ©JeanLouisFernandez

Crédit photos : Jean-Louis Fernandez

Timofeï Kouliabine, né en 1984, est, comme Tcherniakov ou Serebrennikov, de ces talents que la dérive fasciste de leur nation a contraint à l’exil. Son regard sur ce classique de l’opéra russe n’en est que plus précieux. La Dame de pique extrêmement dense qui est proposé à l’Opéra de Lyon marque très longtemps l’esprit.
Outre l’impressionnant travail d’acteur, Kouliabine livre une réflexion éprouvante et passionnée sur Mère Russie. Le personnage de la Comtesse (splendide Elena Zaremba, qui rappelle au passage que ce rôle n’est pas la voix de garage des chanteuses déclinantes) se place au centre du jeu.
L’intrigue s’articule autour de cette tsarine de l’ombre, tantôt fiancée de Staline, tantôt Catherine la Grande, tantôt daronne des mafieux du régime. Kouliabine s’est inspiré de deux authentiques personnalités, Nathalie Galitzine, la vraie Vénus moscovite du XVIIIe siècle, et la cartomancienne Juna Davitashvili (1949 - 2015), figure charismatique de la Russie soviétique. Le secret que Hermann (splendide et déchirant Dmitry Golovnin) tente de lui arracher, c’est celui d’une improbable liberté au cœur d’un pays réécrivant sans cesse son roman national.

Du haut niveau sur scène et en fosse

Cette quête dostoïevskienne est donnée à voir en tableaux déroulant le déclin d’une culture s’enfonçant dans la ruine, en parfait accord avec les meurtrissures progressives de la partition. Tchaïkovski n’est pas trahi, il y trouve au contraire une puissance décuplée, servi par un cast russe, biélorusse et ukrainien de très haut niveau. Au premier rang la Lisa d’Elena Guseva, sorte de Tatiana évoluant en Tosca, l’intense Pauline d’Olga Syniakova et les prouesses de souffle de Pavel Yankovsky.

La dame de Pique ©JeanLouisFernandez

Le chœur et la maîtrise de l’Opéra de Lyon excellent dans les nombreuses scènes de foule. En fosse, Daniele Rustioni fait la part belle aux vents et au bois qui portent toute l’inhumaine humanité de cette Dame de Pique à voir – et à reprogrammer – d’urgence.