Timbales et direction musicale : l’art de Jean-Claude Gengembre

Published On: 23 octobre 2024|
Temps de lecture : 7 minutes

Quel est le rôle d’un timbalier dans un orchestre ? Jean-Claude Gengembre de l’Orchestre philharmonique de Radio France dévoile les secrets des timbales, du geste à la couleur du son.

Il pourrait être le chef de l’orchestre. Il l’est d’ailleurs, à sa façon car il balise le discours musical. Lui a aussi une baguette. Deux même ; plusieurs paires en fait. Et lui aussi, installé un peu en hauteur, a une vue panoramique sur tous les pupitres. Le timbalier fait face au chef d’orchestre et lui est diamétralement opposé. Avec le premier violon, il assure un rôle déterminant dans la conduite de la musique dont il signale les moments importants et la ponctuation harmonique, donc la structure.

« C’est comme le surf, explique Jean-Claude Gengembre. On se sert de la vague pour avancer mais si on n’est pas dans le mouvement ça ne fonctionne pas. Il faut par ailleurs se tenir sur la crête pour ne pas être en retard, fixer du regard le bras du chef qui donne les départs et sans cesse anticiper. On dit qu’on doit jouer dans le bras du chef. Sinon, le son de notre instrument, placé au fond de l’orchestre, sera en décalage et arrivera trop tard. Mais plus que regarder le geste, c’est l’imaginer qui importe. Cette faculté se développe bien sûr avec l’expérience et devient inconsciente, telle un réflexe. Mais dans les mouvements très lents, c’est l’inverse : il faut veiller à ne pas arriver trop tôt ! »

Jean-Claude Gengembre voulait être compositeur. Il l’est devenu (son catalogue vise autant le concert que la pédagogie) tout en pratiquant la percussion. Son père, qui joue en amateur du tambour dans l’harmonie du village, lui a mis un jour les baguettes dans les mains et lui a transmis sa passion.

 « J’ai alors vécu une double vie entre la percussion et la composition », confie le musicien. Il intègre à 9 ans le Conservatoire de Lille et y obtient des premiers prix de percussion, de formation musicale, d’analyse et d’écriture. Il poursuit ses études au CNSMD de Paris sanctionnées par un premier prix de percussion et un premier prix d’harmonie. Jean-Claude Gengembre commence sa vie professionnelle en 1996 comme timbalier solo à l’Orchestre national de Lille, dirigé par Jean-Claude Casadesus. Il y restera dix ans avant de poursuivre à l’Orchestre philharmonique de Radio France depuis 2007, avec une parenthèse de juin 2012 à septembre 2013 à l’Orchestre symphonique de la Radio de Berlin (Rundfunk-Sinfonieorchester Berlin).

Une culture du son différente

C’est d’ailleurs au sein de cet orchestre qu’il constate une culture du son différente : « L’orchestre, alors dirigé par Marek Janowski, aimait que les timbales soient, comme on dit entre musiciens, “au fond du temps”. Elles ne devaient pas se précipiter. En France, déjà durant mes études, j’ai appris qu’il fallait avancer. Cette place de la timbale, en Allemagne, contribue à élargir le son, à lui donner davantage de densité et de poids, à favoriser le registre grave. » De nombreux enregistrements permettent de s’en rendre compte et de percevoir ce qui relève aussi de la volonté du chef. Il suffit d’écouter le premier accord de la Symphonie n° 7 de Beethoven dirigée par Wilhelm Furtwängler, entre autres, pour percevoir une timbale légèrement décalée, comme un peu à la traîne.

Jean-Claude Gengembre développe : « On peut aussi facilement le percevoir en comparant les enregistrements des symphonies de Brahms par George Szell à Cleveland et d’Herbert von Karajan à Berlin. Chez le premier officiait Cloyd Duff, dont le jeu a influencé toute la côte est des États-Unis. Il fait parfaitement entendre la hauteur de la note par une attaque nette et un timbre très clair. Chez le second, Oswald Vogler présente un son plus sombre, moins précisément articulé. Par ailleurs, la technique n’est pas la même, il faut le préciser. Les Américains sollicitent plus les poignets, les Allemands les épaules et les avant-bras. La position, donc le poids, de la main diffère également. Donc la sonorité change. »

Une palette de baguettes

Difficile pour le néophyte d’imaginer qu’un instrument aussi simple d’apparence peut offrir une telle palette de couleurs. Plusieurs facteurs peuvent intervenir : la nature des baguettes et de leur tête qui peut être en feutre, en flanelle, en cuir ou en bois, sur un noyau en bois, en liège ou en caoutchouc. Et puis interfère la nature de la peau, tendue sur le fût, en cuivre. Autrefois, elle était en peau naturelle de veau ou de chèvre, avant d’être remplacée au milieu du xxe siècle par de vilaines surfaces en plastique qui n’offrent pas du tout le même son : « Je n’ai jamais appris à jouer sur des peaux naturelles mais sur du plastique, notamment auprès de Jacques Delécluse, timbalier de l’Orchestre de Paris et professeur au CNSMD de Paris durant trente-cinq ans. » Évidemment, le synthétique aligne de nombreux avantages : moins cher, moins sensible aux variations de température et d’hygrométrie, donc capable de mieux tenir l’accord.

Les timbales en peau naturelle

Les timbales avec des peaux naturelles « bougent ». C’est pourquoi on voit régulièrement le timbalier approcher son oreille de son instrument pour, discrètement, vérifier la note avant de l’attaquer. « Si je reste deux minutes sans jouer c’est obligatoire. Sinon je risque de jouer faux. Et puis il faut s’adapter aux conditions météorologiques. Il faut suivre la tendance naturelle. S’il se met à pleuvoir ou à faire froid, il faut détendre les peaux et s’il fait chaud, au contraire, on les tend tout en introduisant dans le fût des mèches humides. Cela évite une trop grande sécheresse qui s’accompagne d’une montée dans l’aigu et d’une coupure dans le grave. » Le réglage de la tension s’effectue par une pédale ou par des clefs. Plus contraignante, plus fragile, la peau naturelle offre néanmoins un son autrement plus riche. C’est pourquoi, à Lille, Jean-Claude Gengembre a fait acheter des instruments de conception germanique avec des peaux naturelles et a fait de même à Radio France, d’abord avec son collègue Adrien Perruchon puis avec Rodolphe Théry également timbalier solo, depuis 2019.

Pour le répertoire classique et romantique, la cause est entendue : « Cela sonne beaucoup mieux et sert parfaitement cette musique. Ça change tout. Tout prend sens. Les instruments d’époque, ou des copies, tout comme la réduction des effectifs, permettent une meilleure lisibilité du contrepoint, une clarté des lignes, une articulation plus nette. Jouer la Neuvième de Beethoven avec vingt-quatre premiers violons et dix contrebasses me semble hors-sujet. Idem pour une symphonie de Brahms. » La règle reste néanmoins la souplesse et la capacité à s’adapter à l’esthétique du chef comme au volume orchestral. Un chef qui a une conception historiquement informée d’une symphonie classique ou romantique, comme Philippe Herreweghe, recherchera la netteté et ne demandera pas un effectif de cordes important. Un chef comme Myung-whun Chung désire au contraire un son très large. « Il faut alors adapter sa palette de baguettes. Mais généralement, on peut imaginer choisir une paire de baguettes différente pour chacun des quatre mouvements d’une symphonie. J’essaie de toujours changer la couleur. »

Peintre musical

La couleur voilà un des éléments importants de la pratique des timbales en plus de sa fonction rythmique, harmonique et dynamique. Pendant longtemps l’écriture pour les timbales s’est focalisée sur la tonique et la dominante, deux notes qu’il faudra souvent beaucoup répéter. « La question est alors de savoir comment attaquer ces notes, quelle couleur leur donner, comment les intégrer dans le reste de l’orchestre. Le métier de timbalier exige une grande part de créativité et d’improvisation. On ne joue évidemment pas de la même façon si on dialogue avec les cuivres qui ont un son très direct ou avec les violons. » Plus on s’approche du bord, plus le son sera riche, moins épais, au centre, il va au contraire s’assombrir et s’appauvrir en harmoniques.

« Quand je prépare une œuvre, je consulte la partition d’orchestre pour connaître quel est mon rôle, quand j’interviens, avec quels instruments. Comme si je faisais de la musique de chambre. » Le reste dépend alors de la relation avec le chef et son bras. Certains ont une battue très analytique comme Mikko Franck, d’autres ne marquent pas les temps et arrondissent les angles comme Myung-whun Chung. « Dans l’absolu, un orchestre n’a pas besoin d’un batteur de mesure mais d’un guide musical qui a une conception forte. Un chef comme Otto Klemperer avait des gestes imprécis mais une conviction musicale puissante. Les grands techniciens comme Pierre Boulez ou Lorin Maazel étaient très efficaces et savaient quand ils devaient parler. Les mots ne sont alors pas utilisés pour palier une insuffisance technique car leur vison de l’œuvre est très claire pour tout l’orchestre. »

Les timbales sortent de l’anonymat

Si les timbales ont commencé à sortir de l’anonymat de la basse avec Haydn, mais surtout Beethoven (Symphonie n° 9) et Berlioz (quatre timbaliers dans la Symphonie fantastique), elles ont vu les exigences techniques grimper au xxe siècles dans des pièces telles Le Sacre du printemps de Stravinsky, Arcana de Varèse, des pages d’Henri Dutilleux (« l’accord change sans arrêt »), de Pascal Dusapin et Bruno Mantovani. Mais Jean-Claude Gengembre ne considère pas les timbales comme un instrument techniquement difficile, « comparé par exemple, aux marimbas à quatre baguettes ou les multipercussions, qui, dans les créations contemporaines, exigent une virtuosité exceptionnelle. La principale difficulté n’est pas technique mais musicale. Les moments les plus difficiles sont ceux qui exigent du rubato, de la flexibilité de la pulsation, dans une symphonie de Brahms ou un opéra. Il faut se montrer très souple. Dans un passage de Mendelssohn, par exemple, se perçoit la subtilité d’un musicien. L’idéal est alors de ne pas entendre les timbales. »

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